De Laurent à Laura : récit d’une transformation

Laura* ne s’est pas toujours appelée Laura. Il y a encore quelques années, elle était un garçon. Parce qu’elle avait l’impression d’être née dans le mauvais corps, elle a décidé d’en changer.

Laura est née dans les années 1970 dans le Sud-Ouest de la France. À sa naissance, elle possède un corps masculin. D’ailleurs, à ce moment, son prénom est encore Laurent. Très jeune déjà, vers quatre ans, il ressent un grand malaise. Il préfère jouer avec les petites filles, refuse d’aller aux urinoirs ou de s’asseoir à table avec les autres garçons à la cantine. Les adultes autour de lui ne comprennent pas, préfèrent ignorer sa souffrance qui commence à s’exprimer. Ce qui est considéré comme un caprice au début ne fait que s’accentuer. Il demande des jouets pour fille à Noël et à ses anniversaires, refuse de porter des vêtements masculins ou de se faire couper les cheveux. Incompris, esseulé, il s’enferme dans son monde, se referme, se découvre une passion pour la science-fiction et passe des journées entières enfermé dans sa chambre, refusant de voir quiconque.

Enfant, Laura s’appelait Laurent. (Crédit Photo : archives personnelles)

Enfant, Laura s’appelait Laurent. (Crédit Photo : archives personnelles)

Inquiète, une institutrice alarme ses parents, et sur ses conseils ces derniers décident de lui faire consulter un pédopsychiatre. Aujourd’hui, ce souvenir s’est un peu effacé dans l’esprit de Laura, mais elle se souvient parfaitement de l’embarras et de l’ennui immense causés par ces quatre années de consultations incessantes. Laurent déteste le centre psychiatrique, commence à haïr la vie.

Pourtant, il n’est pas au bout de ses peines, loin de là. Lorsqu’il rentre en classe de sixième, à 11 ans, ses parents doivent déménager. Avec sa « vie d’avant » il perd des amis qui le comprenaient, un peu. Il se retrouve seul, n’arrive plus à s’adapter, souffre de ne plus voir ses anciens camarades.

 « Je vivais dans un corps qui n’était pas celui que j’aurais voulu avoir »

Il se féminise, laisse pousser ses cheveux, les décolore, porte du mascara, du vernis à ongle, réclame des vêtements féminins. Les autres garçons se moquent de lui, c’est violent, insoutenable. Du côté de sa famille, il ne trouve pas plus de soutien. Ses parents travaillent énormément, le voient partir, s’éloigner, et leurs seuls rapports se limitent à des disputes. Laurent, pourtant très bon élève, part à la dérive. Ses résultats scolaires dégringolent, il sèche les cours, se désintéresse de tout, commence à fumer et fugue. Les rapports avec les autres collégiens, notamment les garçons, se détériorent : dans les vestiaires du cours d’EPS, à l’abri du regard des adultes, il se fait agresser, insulter, cracher dessus. De son mal-être, du rejet et de l’intolérance des autres découleront deux redoublements, en classe de sixième et en cinquième.

Lorsqu’il décide de quitter le collège, de fuir ce petit monde où il se sent rejeté, il a 15 ans. Il choisit une formation en apprentissage. Il passe une semaine en classe et une semaine dans un salon pour apprendre la coiffure. Dans sa vie, ça va légèrement mieux. Ses résultats scolaires s’améliorent, mais les relations avec les autres adolescents restent toutefois conflictuelles.

Il refuse tout signe de virilité. Il chasse tout ce qui pourrait faire penser à un corps masculin, s’épile les jambes, part en guerre contre les poils de moustache, refuse de voir sa silhouette qui se masculinise malgré lui. Aujourd’hui, Laura regarde le garçon qu’elle était avec une certaine tristesse. « Je vivais dans un corps qui n’était pas celui que j’aurais voulu avoir. Je n’étais pas du tout à l’aise dans le rôle de garçon dans lequel on voulait m’enfermer », nous confie-t-elle.

Quelques mois après, il quitte la patronne du salon dans lequel il suivait sa formation en alternance pour rejoindre une école de coiffure. En s’accrochant, en croyant en lui, mais surtout en ignorant le regard parfois destructeur des autres, il obtient son CAP. Désireux de réussir, il prépare également un CAP esthétique Soins, conseils & vente, puis enchaîne les petits contrats mal payés. Pour pouvoir subvenir à ses besoins, il propose des massages. Progressivement, des clients lui proposent des sommes d’argents de plus en plus importantes, pour des massages plus « intimes » et des services « plus particuliers ». À 26 ans, après un cours passage à Londres où il a suivi une formation en SPA, Laurent rentre en France. Il est au plus mal, constamment déprimé, frustré de ne pouvoir vivre sa vie de la façon dont il le souhaite.

Il prend la décision de faire son coming-out auprès de sa famille et de ses amis : « Je ne voulais plus faire semblant de rien. Je ne voulais plus vivre dans ce rôle qui, à l’évidence, ne me convenait pas ». Laurent consulte un psychiatre et la décision de changer de sexe se précise peu à peu dans son esprit. C’est à ce moment-là que Laurent devient…

« Doucement, je me sentais renaître »

C’est à ce moment que le chemin de Laurent croise celui de Laura. Il décide de devenir « Elle », décide de modifier son prénom, de le raccourcir un peu pour qu’il puisse coller à ce changement, qu’elle envisage de plus en plus.

Pourtant, si son futur semble s’éclaircir, Laura nage en plein brouillard. Elle ne se sent plus à sa place nulle part, ne se sent pas acceptée pour ce qu’elle est, pour ce qu’elle devient. Certains liens d’amitié se troublent, et en parallèle les séances de psychanalyse s’intensifient. À cette même période, elle commence à transformer son physique. Elle bénéficie d’une rhinoplastie (une opération du nez, permettant, dans le cas d’un changement de sexe, de féminiser le visage, ndlr), se fait épiler intégralement et définitivement le corps, prend des séances d’épilation laser pour le visage, se fait poser des implants mammaires, reçoit quelques injections de Botox…

Doucement, elle se sent renaître, dans le corps qu’elle veut à présent. Pourtant, sa vie n’est toujours pas au beau fixe. Elle finance l’intégralité des opérations et n’a rapidement plus les moyens.

Seule et isolée, elle n’a plus de courage, n’a plus la force de chercher un travail. Un jour, par dépit, elle commence à se prostituer. Aujourd’hui, c’est avec quelques regrets qu’elle reparle de son passé : « Je suis devenue travailleuse du sexe. Ce n’était ni ce dont je rêvais, ni ce pour quoi j’avais été formée. Les clients étaient quelques fois des célibataires, des divorcés, voire des très jeunes hommes, mais c’était surtout des pères de famille mariés ».

Pendant douze ans, elle vit en retenant sa respiration. Elle passe par de grandes phases de dépression, de découragement, d’espoir parfois, mais aussi par des envies de suicide. Elle est suivie scrupuleusement par trois psychiatres, passe des heures en consultation, répond à des milliers de questions, souvent les mêmes. Douze ans d’attente et enfin, la libération.

Aucun regret

« Peu après mes 40 ans, on m’a annoncé que j’allais pouvoir être opérée ; douze ans d’attente, c’est long. Terriblement long. Mais je ne regrette pas d’avoir attendu autant de temps. », raconte Laura. Si elle ne regrette pas d’avoir attendu, c’est parce qu’aujourd’hui elle est heureuse du résultat. Il y a douze ans, les vaginoplasties (opération consistant à transformer le pénis en néo-vagin, sensible aux stimulations) n’étaient qu’à leurs balbutiements en France. Aujourd’hui, certains des meilleurs spécialistes sont français. Une fois le changement sexe effectué, elle a enfin pu demander le changement d’identité civile, c’est-à-dire la modification des papiers d’identité. Une démarche longue et fastidieuse : plus d’un an et demi.

Aujourd’hui, Laura est heureuse. Crédit Photo : Archives personnelles

Aujourd’hui, Laura est heureuse. Crédit Photo : Archives personnelles

Parce que cette démarche prend du temps, elle n’a pu travailler. Ses diplômes sont encore au nom de Laurent, et sans eux, il lui est impossible de trouver un employeur.

Aujourd’hui, Laura regarde l’avenir avec sérénité. Elle est enfin devenue ce qu’elle souhaitait être depuis si longtemps, elle est épanouie. Son ultime projet concernant sa transformation, c’est de subir une chirurgie de féminisation faciale, c’est-à-dire un ponçage des os du visage et un agrandissement orbiculaire. « J’aurai un visage parfaitement féminin. C’est une opération très coûteuse et je n’ai pas encore les moyens de la payer. Mais je n’ai pas besoin de faire ça pour me sentir femme : je le suis déjà. Non, en fait je l’ai toujours été. »

*Par souci d’anonymat, le prénom a été modifié

 Cyrille Ardaud

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