Lise Levitzky, la première femme de Gainsbourg raconte #1/2

A l’occasion des 25 ans de la mort de Serge Gainsbourg, Buzzles a souhaité lui rendre hommage. Nous avons rencontré Lise Levitzky, première épouse du chanteur et auteure du livre Lise et Lulu. Descendante de Dmitri Levitzky, peintre officiel de de la Tsarine Catherine II de Russie,  Lise passe du piano à la peinture quand Serge Gainsbourg peint puis se met à la chanson. Dans cette interview, elle revient pour nous sur sa propre vie et sur sa relation avec celui qu’elle appelle Lulu.

Nous avons rencontré Lise Levitsky chez elle en Bretagne. (crédit photo : Laure Le Fur)

Nous avons rencontré Lise Levitzky chez elle en Bretagne. (crédit photo : Laure Le Fur)

Vous êtes née à Pau en 1926 et vos parents sont des immigrés russes, pouvez-vous raconter un peu votre enfance ?

J’ai été élevée par mes grands-parents parce que ma mère avait une tête un peu légère et mon père était très violent. Mes grands-parents sont arrivés à mettre mon père à la porte et ils ont décidé de s’occuper de moi et de mon frère. Au début, j’ai eu une enfance très malheureuse et à partir de l’âge de 5 ans, j’ai été quelqu’un de très aimée. Et cela, c’est une chose que l’on n’oubliera jamais, même si on en a toujours besoin.

Comment avez-vous vécu durant la Seconde Guerre mondiale ?

J’étais en pension en Bretagne. La pension a été occupée par les Allemands car c’était un couvent. C’était très grand et la moitié du couvent était le domaine des Allemands. C’était assez rigolo il faut dire, parce que quand on est dans un couvent normalement on ne voit pas d’hommes. Et là quand on regardait par la fenêtre il y avait des hommes à moitié nus qui étaient en train de faire leur vaisselle dans le parc. Les Allemands avaient creusé des tranchées, une pour eux et une pour nous. Elles étaient parallèles et distantes de deux mètres. Quand eux voulaient s’amuser, ils tapaient sur le gong la nuit. Cela voulait dire qu’il y avait une alerte et qu’il fallait descendre. Il y avait toute une bande de petites filles et de bonnes sœurs en chemises de nuit qui passait entre une haie de mecs qui se marraient. Ils ne faisaient rien de mal. C’est comme ça que l’on arrivait dans les tranchées. Dans la nôtre, il y avait une niche qui était normalement réservée pour les médicaments. Mais en réalité derrière les médicaments, il y avait une bouteille de vin mousseux et des cigarettes. Nous avons donc appris à boire du vin et à fumer des cigarettes. Dans le dortoir, on passait sous les lits pour aller jusqu’au bout du dortoir et là on faisait la fête entre filles. Cela, c’était l’aspect rigolo.

Un jour, les bonnes sœurs sont venues me chercher en classe et il a fallu se dépêcher pour mettre toutes mes affaires dans une grande malle. Je ne comprenais pas pourquoi. Elles m’ont dit qu’il fallait que je revienne à Paris parce que je m’appelais Levitzky. Un officier allemand, qui dirigeait la troupe dans le couvent, était venu voir la mère supérieure en disant que le lendemain il y allait avoir une rafle, qu’il y avait une jeune fille qui s’appelait Levitzky et qu’il valait mieux qu’elle ne soit plus là. On m’a mise dans le train et quand j’ai débarqué à Paris, de loin, j’ai vu un écriteau avec mon nom. Je m’en suis rapprochée et j’ai vu un officier allemand. Je me suis dit : « oh la la! ils m’ont rattrapée ». J’étais terrifiée mais en fait c’était un cousin de la famille de ma grand-mère qui au contraire était venu me sauver.

Sinon j’ai vécu la Seconde Guerre mondiale en ayant un peu faim, en allant au lycée tous les jours et en mangeant mieux que la plupart des Parisiens parce que justement, nous avions dans notre famille, du côté paternel, des messieurs allemands.

Avant d’être peintre vous avez été mannequin, comment en êtes-vous arrivé là ?

C’était mon premier boulot. Quelqu’un m’a trouvé du travail dans une maison de lingerie. On ne me demandait pas grand chose. Je devais accueillir les gens à l’entrée et les conduire dans un salon. Et puis quand ils ont remarqué que j’étais bien faite, ils m’ont demandé si je voulais bien poser pour que l’on fasse sur moi des soutien-gorge et des chemises de nuit. J’ai dit oui, c’était un peu mieux payé et c’était bien. Et puis un jour, ils m’ont demandé de défiler et  j’ai vu arriver des messieurs qui étaient là pour acheter des choses à leurs dames. J’ai donc refusé de défiler et j’ai été mise à la porte. Après j’ai cherché du boulot en tant que mannequin mais pas toute nue. J’ai trouvé du travail chez Caroline Reboux qui était une grande faiseuse de chapeau.

Vous avez étudié à l’académie de Montmartre et en mars 1947, lors d’un cours vous rencontrez Lucien (le vrai prénom de Serge Gainsbourg), quelle a été votre première impression en le voyant ?

J’ai été fâchée car il s’est moqué de moi. Il a dit « Oh la la! Quelle merde ! ». Il était derrière moi et effectivement j’étais en train de dessiner de la merde. Mes premiers coups de crayon n’étaient vraiment pas bons. Il s’est tenu derrière moi et tout le temps il se moquait de ma personne. Je trouvais cela insupportable. Après je revenais dessiner à cet endroit donc on s’est revu. Il a fini par me raccompagner jusqu’à chez moi, j’habitais dans une pension de famille. Il m’accompagnait souvent jusqu’à ma porte. Cela a duré longtemps, puis plusieurs mois après, je lui ai proposé de monter venir boire un café. Voilà, et c’est comme ça que cela a démarré.

C’est la peinture qui va vous rapprocher, est-ce que vous aviez le même style de peinture et aviez-vous les mêmes inspirations ?

Non pas du tout . Si l’on veut considérer que l’on a des maîtres, moi je suis plutôt Fernand Léger alors que lui détestait cela. J’aimais la peinture abstraite et les aplats. Lui était plutôt peinture figurative, il adhérait à tous ces grands maîtres.

Il va abandonner la peinture pour la musique, Pourquoi ?

Son papa était musicien et il dirigeait un orchestre dans une boîte de nuit à Paris. Il avait expliqué à Lucien qu’à chaque fois qu’il jouait un morceau, il notait quelque chose dans un carnet et que c’était pour les droits d’auteur. A chaque fois qu’il jouait quelque chose de quelqu’un d’autre, il fallait qu’il l’écrive à cause de la SACEM. Il lui a expliqué que c’est comme ça que l’on devenait riche, comme Charles Trenet l’avait fait. Lucien s’est donc mis à écrire de petites chansons en pensant que les droits d’auteur allaient lui donner suffisamment d’argent pour qu’il achète des toiles à peindre et des couleurs hors de prix. C’était d’abord une manière pour lui de peindre. Ce qu’il voulait c’était être son propre mécène. Il voulait vivre de la peinture, alors que les peintres vivent généralement au crochet de leurs parents ou de leurs femmes.

Il a donc complètement abandonné la peinture par la suite…

Oui, car il voulait toucher un maximum de droits d’auteur. En fait, il aurait continué s’il n’avait pas rencontré Juliette Gréco. Car c’est Juliette qui lui a dit de choisir. Elle lui a dit :« Si tu restes comme ça à faire un peu de tout, tu feras peut-être de la bonne peinture et de la bonne chanson. Mais tu feras de la moins bonne peinture et de la moins bonne chanson si tu fais les deux en même temps, alors il faut que tu choisisses ». Alors il a choisi la musique.

Et il a regretté ce choix ?

Toute sa vie. Souvent on me demande s’il avait des regrets. Ce ne sont pas des regrets mais des remords, ce qui est bien plus grave. Il regrettait de ne pas avoir répondu à sa vocation.

Laure Le Fur

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