Lise Levitzky , la première femme de Gainsbourg raconte #2/2

A l’occasion des 25 ans de la mort de Serge Gainsbourg, Buzzles a souhaité lui rendre hommage. Nous avons rencontré Lise Levitzky , première épouse du chanteur et auteure du livre Lise et Lulu. Descendante de Dmitri Levitzky, peintre officiel de de la Tsarine Catherine II de Russie,  Lise passe du piano à la peinture quand Serge Gainsbourg peint puis se met à la chanson. Dans cette interview, elle revient pour nous sur sa propre vie et sur sa relation avec celui qu’elle appelle Lulu. Retrouvez la première partie de cet entretien ici .

Vous êtes contre le mariage mais pourtant en 1951, suite à l’insistance de Lucien (le vrai nom de Serge Gainsbourg), vous l’épousez. Pourquoi ?

Je n’allais pas le quitter car il voulait m’épouser. Je me suis laissée faire à contre-coeur et c’était une idiotie. Je n’aurais jamais dû. On aurait dû continuer notre relation sans se marier, je ne sais pas ce qui lui a pris. Un matin, il s’est mis à me harceler : « Il faut que l’on se marie, il faut que l’on se marie, il faut que l’on se marie ! ». J’ai fini par accepter.

L’avez-vous regretté à cause de votre perte d’indépendance en tant que femme ?

En plus oui ! J’ai regretté car de toute manière j’étais contre le mariage, j’ai fait quelque chose qui était contre moi, contre mes idées. Mais après, je me suis en plus rendue compte que c’était épouvantable. Il fallait demander l’autorisation à son mari pour ouvrir un compte en banque. Une femme n’avait le droit de rien à l’époque. J’ai vraiment régressé, cela m’a fait tomber par terre complètement.

En quelque sorte, en 1957, vous avez divorcé d’un commun accord ?

Non. On s’est beaucoup disputés, on s’est beaucoup engueulés, on s’est beaucoup trompés mutuellement… Et comme à l’époque, on ne pouvait divorcer que contre quelqu’un et lui étant en début de carrière, il n’était pas question que je le casse. J’ai donc accepté de prendre les tords. On est allé ensemble chez un huissier qui nous a dicté une lettre épouvantable et qui nous a fait mourir de rire.

Comment était-il au quotidien ?

Il était silencieux. C’est vraiment cela que je peux dire. Il parlait très peu, sauf la nuit dans le noir. Autrement dans la journée il ne me parlait pas et je ne lui parlais pas non plus. Quand on avait des copains qui venaient à la maison, moi je riais avec eux et lui nous tournait la dos. Il se mettait au piano et il faisait de l’ambiance, comme ça cela lui permettait de ne pas être avec nous.

C’était quelqu’un de timide ?

C’était une timidité complètement maladive. Il était persuadé qu’il était d’une laideur totale. Il ne pouvait donc pas plaire et il fallait qu’il se cache. Je demandais d’être avec nous quand il y avait des copains à la maison, mais pour lui, il n’en était pas question. Il nous tournait le dos, le piano servait à cela. Ensuite, quand il a commencé à chanter, il en devenait malade. Il buvait un bouteille de whisky au goulot avant d’entrer en scène. C’était monstrueux. Et puis, cela se sentait aussi. Une fois qu’il avait bu son whisky et qu’il se mettait en scène, il était extrêmement agressif même quand il chantait des chansons tendres. Cela créait un mauvais rapport avec le public. Les gens qui le connaissaient, trouvaient qu’il écrivait des chansons admirables mais le public ne pouvait pas le supporter. Il buvait par timidité, pas par goût de l’alcool. C’était par honte de son nez, de ses oreilles et puis le fait d’être en vue. C’est quelque chose de très dur d’être sur scène quand on n’a pas le goût pour cela.

Quelles relations avez-vous gardé avec Gainsbourg après votre divorce ?

Comment peut-on appeler cela ? Je t’aime, moi non plus. C’était rigolo car il y a d’abord eu une mauvaise passe car pour divorcer cela prend un an. A ce moment-là, on était très fâchés l’un contre l’autre donc on ne se voyait plus. Quand le divorce a été prononcé, on était au palais de justice. Juste après, on a acheté une bouteille de champagne et on est allé à Saint-Germain-des-Près dans un hôtel. A partir de là, on a recommencé à se voir. Très souvent au début, puis de moins en moins mais jusqu’au bout. On s’est vu jusqu’à la fin. Je suis la dernière personne à lui avoir parlé avant qu’il ne meure.

Comment Gainsbourg vivait-il son succès ?

Il me disait toujours : « Tu vois, ça je l’ai acheté ! Tu connais le prix de cela ? ». Je lui répondais que non et que cela ne m’intéressait pas, que c’était beau ou que ça ne l’était pas mais que le prix ne m’intéressait pas. Il me disait alors : « Comment ça le prix ne t’intéresse pas ? Je te dis que ça coûte vachement cher !  Alors tu vois, je gagne des sous ». Voilà comment il vivait son succès.

C’était un provocateur, pourquoi vouloir donner cette image de lui ?

Parce qu’il savait qu’il était laid, horriblement laid. Les femmes lui couraient après mais dans sa tête il était laid. Il ne supportait pas d’être vu et donc il fallait qu’il agresse tout le monde. Être provocateur, c’est une agression majeure. Il s’agressait lui-même en étant provocateur. A mon avis, c’était cela, comme une auto-agression qui lui permettait d’être là, sinon il se cachait.

De toutes ses provocations, y en a-t-il une qui vous a particulièrement choquée ?

Il était provoquant tout le temps. Cela ne me choque pas mais me fait rire. Il n’y en a aucune qui m’ait véritablement choquée mais il y en a qui m’ont vraiment fait rire. Le billet brûlé, j’ai trouvé cela drôle mais en même temps, c’est une redite. Il l’avait déjà fait alors qu’il tournait dans un film en Tchécoslovaquie. Quand il l’a refait, c’était très calculé. Il savait très bien ce qu’il faisait.

Pour sa provocation face à Whitney Houston, je m’en souviens très bien. Elle a eu un geste de la bouche extraordinaire de stupéfaction. J’avais demandé à Gainsbourg pourquoi il avait fait cela et que tout le monde allait le détester de nouveau. Il m’avait répondu : « Mais tu ne te rends pas compte ! En France, c’est moi le numéro 1. On invite cette dame qui est la première partout dans le monde, alors moi je deviens le second. Pas question ! C’est moi le premier et elle est sortie et c’est très bien. » Quand il m’a dit cela, il essayait de me faire croire que c’était pour cette raison mais je pense qu’il était saoul.

Gainsbourg a dit : « Je ne suis pas cynique comme les autres le prétendent. Je suis un romantique, je l’ai toujours été ». Est-ce que pour vous cette phrase est vraie ?

Oui, tout à fait. Il vivait dans les romans du XIXe siècle. Dans sa tête, il se vivait comme Julien Sorel du roman de Stendhal. Il s’identifiait aussi complètement à Adolphe de Benjamin Constant. Il était extrêmement rêveur. Ses amours ont toujours été très entières. Il s’impliquait complètement dans une relation amoureuse. Il souffrait abominablement et il aimait souffrir abominablement quand une relation se défaisait d’une façon ou d’une autre. Il se vivait comme étant amoureux fou. Dès que le regard de la dame le quittait, il était trompé. Le simple fait d’avoir détourné le regard de lui, le mettait en transe de souffrance.

Est-ce que le Gainsbourg en public était le même que le Gainsbourg en privé ?

Non, le Gainsbourg en public était une fabrication. En vrai, il n’était pas comme cela.

Photographie de Lise Levitzky et Serge Gainsbourg dans leur jeune âge. Crédit photo : Capture d'image France 3

Photographie de Lise Levitzky et Serge Gainsbourg dans leur jeune âge. Crédit photo : Capture d’image France 3

Pourquoi avoir écrit votre livre Lise et Lulu et pourquoi aussi tard ?

On me l’a demandé alors je l’ai écrit. Avant, je ne pensais pas l’écrire. Plusieurs personnes de mon entourage ont bien appuyé dessus. Au début, tout de suite après la mort de Lulu, j’ai eu affaire à un journaliste qui m’a embobiné. Il m’a fait un contrat chez Grasset. J’ai commencé à écrire et ce journaliste devait le faire avec moi, c’était un contrat double. Il venait m’engueuler de temps en temps : « Pourquoi tu n’écris pas ? Pourquoi tu fais ceci et cela ? ». Ensuite il faisait des commentaires qui ne me plaisaient pas du tout sur Gainsbourg. Et finalement, on a arrêté. Nous n’avons pas honoré le contrat. Puis plusieurs années sont passées et on me l’a redemandé. Dicale () était de la partie mais il n’a rien écrit dedans. Il a fait l’architecture du livre. Tout ce que j’écrivais, il lui donnait une place dans le livre et il mettait en ordre mes écrits. Il me demandait parfois de détailler certaines parties et d’en raccourcir d’autres.

Le film sur Gainsbourg, vie héroïque, est-il réaliste de la vie de Lucien ? Est-ce que le film ne minimise pas l’importance que vous avez eu dans sa vie ?

Non, le film était plutôt gentil. Il a parlé de moi car ailleurs autrement je n’existais pas officiellement. C’était la volonté de Gainsbourg que je n’existe pas parce que si on avait parlé de moi, il n’aurait pas pu continuer à me voir. Les épouses dans une carrière doivent disparaître.

Dans le film, ils m’ont fait brune alors que j’étais blonde. Mais ce qui n’était pas réaliste, c’était le décor. Ils ont filmé soit disant chez Dali, où je logeais. Dans le film, il y avait des choses partout. Mais en réalité, chez Dali, il n’y avait rien sur les murs mais tout par terre. On marchait sur les œuvres de Dali. Aux murs, il y avait juste un autoportrait de Gainsbourg.

Quand vous voyez tous les hommages à Gainsbourg aujourd’hui, qu’est-ce que cela vous fait ?

Je lui fais hommage tous les jours alors je trouve cela normal. (rires)

Quelle est ta chanson préférée de Gainsbourg ?

Celle de Prévert, les feuilles mortes, car il l’a écrite pour moi. Et surtout car dans cette chanson, il pensait à moi en bien. Il a aussi écrit des chansons contre moi : « Les amours perdus ne se retrouvent plus. Les amants délaissés peuvent toujours chercher ». Il y a aussi celle qu’il a chantée qui n’est pas de lui mais de Musset. « Honte à toi qui la première m’a appris la trahison. Et d’horreur et de colère m’a fait perdre la raison ». Il brandissait le bras vers moi en chantant ces paroles. Il y en a une autre qui dit : « Tu es la pierre, je suis le lierre, je prends racine autour de toi ». Au début, je prenais cela bien, mais maintenant je me rends compte qu’il me reprochait déjà des choses. Il a aussi écrit la chanson Elisa pour moi, c’était gentil. (rires). Celle-là il ne l’avait pas chanté avant mais quand il s’est mis avec Jane, il a rajouté un couplet pour elle : « Tes 20 ans, mes 40, si tu crois que cela me tourmente ». C’est comme s’il m’avait volé la chanson.

Quel est le meilleur souvenir que vous gardez avec Gainsbourg ?

Au lit !

Est-ce que vous avez envie de dire quelque chose sur Gainsbourg que vous n’avez jamais eu l’occasion de dire ?

C’est le plus grand baiseur et le meilleur baiser que je n’ai jamais vu et pourtant j’en ai vu d’autres ! Mais ce qu’il avait d’extraordinaire, c’est que quelqu’un qui faisait l’amour avec lui était en parfait égalité. Ce qui est rarissime. Il n’y a jamais eu un geste d’autorité, ni un geste de : « c’est moi le mec ». On est deux, on est ensemble et c’est merveilleux. Même à mon âge je peux dire que ça manque. (rires)

Laure Le Fur

 

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