Îles de Lérins : cohabitation difficile entre aquaculture et biodiversité

Pour tous les spécialistes, la ferme aquacole est au cœur de la transformation de l’écosystème des îles de Lérins. Un impact pourtant difficile à quantifier.

« L’impact de la ferme ne peut être que neutre ou négatif » affirme Patrice Francour, chercheur à l’université de Nice. Et des questions se posent sur l’impact de cette production labélisée « Aquaculture bio ». Ce site où grossissent les alevins, exploité par la Société Cannes Aquaculture, fait partie d’un ensemble de plusieurs fermes toutes situées sur le littoral du département. Elles élèvent essentiellement des loups et des daurades ainsi que des maigres, qui seront ensuite vendus dans les supermarchés et les restaurants de la région. « Il s’est développé un écosystème riche aux environs de la ferme et sur le site. Notre activité attire de nombreuses espèces, qui viennent se nourrir dans une zone exclusive où les poissons ne sont pas dérangés », selon le responsable du site de Cannes. L’écosystème s’est effectivement bien transformé. Mais sa richesse est contestée par les scientifiques.

La ferme aquacole de Cannes au cœur d’une étude environnementale
Depuis septembre 2015, Françoise Loques, directrice du Conseil Scientifiques des Îles de Lérins (CSIL) réalise un comptage des espèces présentes et du nombre de spécimens, directement sur le site de la ferme. « En allant plonger autour des îles, j’ai remarqué que les pêcheurs de Cannes jetaient souvent leurs filets à la limite de la ferme aquacole». De ce constat elle tire une hypothèse : l’élevage renforcerait la population de poissons sauvages à proximité de la ferme. C’est la première étude réalisée depuis que Cannes Aquaculture a installé sa trentaine de cages au large des îles de Lérins en 1988 sur le site dit du « Rongeur ». Dans le cadre de son étude, Françoise a d’abord placé des caméras rotatives sous les cages, avant d’analyser les données recueillies.
Premières observations : attirés par l’excédent de nourriture, des bancs de petits poissons viendraient se nourrir sous les cages. Les daurades, mais aussi les barracudas et les thons finiraient par s’habituer à ces proies faciles, et viendraient sur la ferme pour y chasser régulièrement. Pour la chercheuse, « il y aurait donc bien une augmentation du nombre de poissons et non une amélioration de la diversité des espèces. Le risque, c’est de voir les prédateurs de passage décimer les autres espèces. L’équilibre naturel serait rompu ».

Un banc de rouget passe devant l’objectif du dispositif d’étude scientifique (Crédit photo : Françoise Loques)

Un banc de rouget passe devant l’objectif du dispositif d’étude scientifique (Crédit photo : Françoise Loques)

La ferme de Cannes dénature les fonds marins
La surface utilisée pour l’élevage, avec ses cages remplies de poissons et de toutes les structures flottantes alentour, réduisent la luminosité des fonds marins. L’herbier de posidonie est la première victime de ce phénomène d’ombrage et tend donc à être fragilisé (voir l’un de nos précédents articles sur ce sujet). Cette plante, composant essentiel de l’habitat naturel d’une multitude d’espèces aquatiques, disparait progressivement sur le site de la ferme. De plus, le nombre important d’excréments des poissons d’élevage acidifient et polluent les eaux, bouleversant totalement l’écosystème initial. Pour M. Guy Robinot, plongeur professionnel « Il n’y a plus rien à observer sur le site du Rongeur ». L’appauvrissement et l’altération du milieu environnant la ferme est évident. On ne peut nier pourtant le poids économique de celle-ci, qui fait vivre quatre-vingts personnes tout au long de l’année.
En attendant, Françoise Loques nous promet un rapport complet sur la situation environnementale du site d’ici quelques mois.

En France, l’aquaculture en plein boom
La France fait figure de pionnier dans le domaine de l’aquaculture bio. Le règlement européen définissant les exigences relatives à la production aquacole biologique est entré en vigueur en 2010, dix ans après que la France a édicté le sien. Aujourd’hui, une trentaine de sites sont dédiés au bio sur le territoire et produisent un volume d’environ 1 200 tonnes de poissons par an. Un chiffre dérisoire comparé au 23 600 tonnes produites par l’ensemble des fermes aquacoles françaises, mais l’activité est en plein boom. Le cahier des charges bio reste néanmoins strict et porte notamment sur une alimentation à base de poissons transformés issus de pêcheries durables, et complétée par des produits d’origine végétale certifiés bio. Il implique également une densité d’élevage inférieure à la moyenne. L’objectif de ce cahier des charges vise à garantir un élevage de poissons de haute qualité en limitant au maximum l’incidence sur le milieu aquatique.

Adrien De Volontat
Sylvain Poulet

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