La presse canadienne au cœur d’un scandale

Outre-Atlantique, l’affaire Jutra scandalise le Québec. 20 ans après la mort du cinéaste québécois Claude Jutra, une biographie sortie récemment révèle des actes de pédophilie. Depuis, le Québec est divisé. Buzzles vous propose un retour sur l’affaire.

Claude Jutra, c’est un nom vénérable et vénéré au Québec. Il est la figure mythique et emblématique du cinéma. Acteur puis réalisateur de génie, il a notamment remporté 5 victoires aux Prix Ecrans Canadiens, l’équivalent de nos Césars.

Le 16 février 2016 sort la biographie consacrée à Claude Jutra. Ecrite par Yves Lever, cinéaste québécois, elle dépeint une facette sombre et peu connue du cinéaste. Selon cette biographie, Claude Jutra avait une attirance pour « des garçons de 14 ou 15 ans ».

Le livre Claude Jutra biographie qui a déclenché la polémique.

Le livre Claude Jutra biographie qui a déclenché la polémique.

Une révélation qui a fait l’effet d’une bombe

Mais un jour plus tard, l’affaire prend une autre dimension. Dans le journal Canadien La Presse, un des plus lus du pays, une victime de Claude Jutra prend la parole. Dans un témoignage poignant et violent, la victime restée anonyme dévoile une facette sombre du cinéaste : témoignage que vous pouvez retrouver ici. Ce témoignage est d’une telle importance que la Sûreté du Québec a demandé explicitement à ce que la victime de Jutra porte plainte. Le capitaine Guy Lapointe dans une conférence de presse avec les médias a en effet déclaré : « Nous avons compris que la personne a exprimé le souhait de rester anonyme pour le moment et nous respectons ce souhait. Mais nous souhaitions lui dire que nous sommes prêts à prendre sa plainte ».

Le témoignage de *Jean (prénom modifié) a fait l'effet d'une bombe dans les médias canadiens (Capture d'écran)

Le témoignage de *Jean (prénom modifié) a fait l’effet d’une bombe dans les médias canadiens (Capture d’écran)

Il n’en fallait pas plus pour que le Québec s’embrase. Hélène David, ministre de la culture demande à l’organisme Québec Cinéma de débaptiser les prix Jutra (cérémonie qui récompense l’industrie du cinéma québécoise), de même que tous les lieux qui portent le nom du cinéaste.

Denis Coderre, maire de Montréal souhaite que le nom Jutra disparaisse des lieux publics de la ville : « On ne va pas défendre l’indéfendable. Je suis tout à fait d’accord qu’on enlève le nom du gala et qu’on l’efface de la toponymie montréalaise » a-t-il déclaré.

Le 20 janvier, un nouveau témoignage paraît une nouvelle fois dans La Presse. Cette fois, nous savons qu’il s’agit du scénariste Bernard Dansereau : « Il s’est glissé dans mon lit et a tenté de m’entraîner dans un rapport sexuel. J’avais 12 ou 13 ans. Il était toutefois très clair, dans mon esprit, que Claude était pédophile ».

Faut-il tout pardonner au nom du génie ?

Parue dans Le Journal de Montréal, cette caricature montre le malaise auquel est confrontée l'industrie du cinéma québécoise (Caricature par Ygreck)

Parue dans Le Journal de Montréal, cette caricature montre le malaise auquel est confrontée l’industrie du cinéma québécoise (Caricature par Ygreck)

Dans l’industrie du cinéma, ils sont nombreux à apporter leur soutien au cinéaste. Claude Fournier, réalisateur québécois s’exprime dans les colonnes de La Presse : « Si Claude Jutra avait été un vrai pédophile, on l’aurait su. Yves Lever ferait mieux d’avoir de très bons arguments (ND : pour avoir publié ceci) ». La chanteuse et actrice Chloé Sainte-Marie dénonce : « À s’acharner contre une seule personne pour se laver collectivement la conscience, on oublie de s’acharner contre un pouvoir qui permet ce qui se passe actuellement. Et depuis toujours dans les réserves indiennes sous la violence de policiers en abus de devoir abusant de jeunes femmes autochtones ». Preuve que cette affaire divise profondément le Québec.    

Alors que la cérémonie des Prix Jutra – dorénavant appelé Gala du cinéma québécois – doit se tenir ce 20 mars, nul ne doute que le nom de Claude Jutra sera quand même présent dans les esprits.

Thomas Woloch