Le data journalisme, entre promesses et incertitudes

Les Assises du journalisme sont l’occasion de décrypter les tendances de la profession. Vendredi 11 mars, le débat « Data reporters, quelle plus-value pour une rédaction ? » a dévoilé le fonctionnement et les limites, imposées, de ce genre journalistique.

Lorsque Nicolas Kayser-Brill, cofondateur de Journalism++, a entendu le terme de data journalisme en 2010, il « pensait qu’il allait rapidement mourir ». Six ans après, le terme est devenu un genre à part entière. Des équipes de data journalisme se créent, comme #Datagueule, AskMédia ou les Décodeurs du Monde. Les outils deviennent plus accessibles ; la pratique se démocratise.

Simultanément, l’intérêt des citoyens pour le data journalisme s’accroît. #Datagueule, websérie diffusée sur France 4, explique des sujets variés dans des vidéos de data visualisation de quatre à cinq minutes. La cinquantaine d’épisodes regroupe plus de 13 millions de vues, soit plus de 100 000 vues à chaque vidéo. La cible ? Les jeunes. « Il fallait créer quelque chose d’à la fois innovant et qui intéresse un nouveau public », commente Sylvain Lapoix, co-auteur de #Datagueule.

Nicolas Kayser-Brill présente à l’assemblée son nouveau projet data qui compare les loyers européens. (Crédit photo : WLF)

Nicolas Kayser-Brill présente à l’assemblée son nouveau projet data qui compare les loyers européens. (Crédit photo : WLF)

L’avantage du data, c’est qu’une production représente le « point de départ pour d’autres enquêtes », indique Marie Coussin, data journaliste à l’agence de contenus innovants et de design de l’information AskMédia. Ces enquêtes nécessitent de maitriser de nouvelles compétences. « Le but du data journalisme, au-delà de la visualisation et de la pédagogie par l’information, c’est de savoir lire une donnée, la maitriser. La principale compétence n’est pas de savoir coder », renseigne Gary Dagorn, journaliste aux Décodeurs.

Première objection parmi les intervenants : « Savoir coder est primordial. Si on ne code pas, on n’est pas embauché », assène Nicolas Kayser-Brill. Tout en ajoutant à l’assemblée, pour la rassurer : « On peut apprendre de chez soi, devant son ordinateur. C’est un des meilleurs investissements que vous pouvez faire dans votre vie. »

 

Un supposé manque de rentabilité

L’investissement personnel implique un retour économique de la part des rédactions. Pourtant capital, il est délaissé. « Drahi, Niel et tous les autres [propriétaires de médias] ne sont pas intéressés par la qualité des enquêtes de leurs journalistes. Ils n’ont donc aucun intérêt à créer des cellules de data. Les choses intéressantes viennent de médias qui gagnent de l’argent grâce au journalisme, pas grâce aux téléphones », dénonce le cofondateur de Journalism++.

« Dès qu’on rentre dans une logique de clic, le data journalisme est mort », justifie Sylvain Lapoix. Deuxième divergence parmi les intervenants : « Ce n’est pas vrai, ça rapporte du clic, renchérit M. Kayser-Brill. Tous les ans depuis 2010, les articles qui font le plus de clics sont les interactifs produits par une équipe de data. »

Sylvain Lapoix montre une vidéo de Datagueule qui porte sur les conséquences de la consommation de viande. (Crédit photo : WLF)

Sylvain Lapoix montre une vidéo de Datagueule qui porte sur les conséquences de la consommation de viande. (Crédit photo : WLF)

Avec une volonté de tempérer le débat, Marie Coussin soulève une autre barrière entre data et rédactions. « C’est une notion de culture. Ils sont déboussolés face au data. Ils n’ont pas tous les codes pour comprendre. Ça demande du temps pour rentrer dans la culture médiatique française. L’Angleterre et l’Allemagne y sont déjà plus liées. »

Désaccord du cofondateur de Journalism++. « Ce n’est pas du tout une question de culture, c’est une question d’argent. Les groupes El Mundo et El Païs se sont rendu compte de la rentabilité du data. Ce n’est pas un manque de moyens, c’est un manque d’ambition », insiste-t-il.

Si l’opposition culture/finance divise les intervenants, un aspect fait consensus : les rédactions ne sont pas prêtes à investir dans le data. « Il y a un double discours : les rédacteurs en chef se disent hyper technophiles, histoire de montrer leur modernité […] mais il y a une autocensure des journalistes parce qu’ils savent que le sujet ne passera pas », déplore Sylvain Lapoix. « Les rédactions ont beaucoup de difficulté à investir. Le data journalisme n’est pas une priorité. C’est clairement quelque chose qu’il faut développer mais les rédacteurs en chef ne le comprennent pas », synthétise le journaliste des Décodeurs.

Face à ces limites, le data journalisme doit trouver un nouvel axe de développement : la valorisation du contenu grâce aux régies marketing et publicitaires des rédactions. « On peut inventer de nouveaux formats rentables en clic et en temps passé sur la page. Il faut collaborer avec le marketing pour vendre le produit aux annonceurs », propose Nicolas Kayser-Brill. « Ça fait partie d’un axe de développement qu’on se fixe », ajoute Gary Dagorn. Le data journalisme est à l’image des autres contenus innovants : sans communication, pas d’expansion.

Un accès hypothétique aux données gouvernementales

Le point de départ d’un projet de data journalisme, ce sont les données. Ces dernières peuvent être difficiles à obtenir. Lorsqu’elles sont introuvables, il faut les créer. En 2011, le gouvernement lance data.gouv.fr, une plateforme ouverte des données publiques françaises.

Ce qui, en théorie, semble être un gage de transparence, se révèle être « un écran de fumée monumental », d’après M. Kayser-Brill. Lorsque le journaliste demande un document, officiellement accessible, et qu’on lui refuse, il saisit la Commission d’Accès aux Documents Administratifs (CADA). Cette dernière lui fournit un avis, qui oblige l’institution à lui transmettre l’objet convoité.

Sauf que le gouvernement « s’en fiche ». L’avis n’a, en pratique, (presque) aucun pouvoir. Le journaliste raconte à l’assemblée qu’un politique l’a même insulté. « L’administration est fière de ne pas respecter la loi. […] Ils rendent plus opaque la vie publique. C’est une supercherie du gouvernement pour ne pas avancer sur l’ouverture des données », clame-t-il.

L’avis est partagé par le co-auteur de #Datagueule, qui qualifie cette volonté de transparence de  « foutaise ». « On submerge son interlocuteur d’informations. De cette manière, on ne peut pas leur reprocher de ne rien donner. Ils nous disent ‘Regardez, on est hyper transparent !’. Ce sont des étapes de pseudo publicité de transparence. […] On vous donne juste assez pour avoir des piles de documents qui vous empêchent de voir ce qu’il y a derrière ». Si les obstacles institutionnels et économiques du data journalisme sont réels, ses promesses de renouvellement du genre le sont tout autant.

Le data journalisme, un genre ouvert aux femmes

A l’occasion de cette table ronde sur le data journalisme, nous avons rencontré Marie Coussin, data journaliste à l’agence Ask Médias. Elle analyse la place des femmes dans ce genre journalistique.
Marie Coussin lors du débat sur les data-reporters le 11 mars. (Crédit photo : WLF)

Marie Coussin lors du débat sur les data-reporters le 11 mars. (Crédit photo : WLF)

Le data journalisme requiert des compétences statistiques, scientifiques, qui sont des domaines dits masculins. Au sein des équipes de data, les femmes sont-elles minoritaires ?

Oui, mais il y a quand même pas mal de femmes. S’il y a une vingtaine de data journalistes en France, je dirais qu’un quart sont des femmes. Ce n’est pas énorme mais pas ridicule pour autant. En se disant « ce sont des tableurs Excel », on pourrait penser que ça parle moins aux filles qui ont des formations peu portées là-dessus.

Au sein d’une rédaction, remet-on en cause votre légitimité de data-journaliste en raison de votre genre ?

Ça surprend toujours un peu mais je n’ai jamais ressenti un manque de légitimité. En revanche c’est vrai que les personnes qui suivent une formation Excel ne s’attendent pas à ce que ce soit une femme qui arrive. Mais c’est plus de la surprise qu’un manque de légitimité. Du coup, je n’ai pas réellement besoin de faire mes preuves.

Pensez-vous que le data journalisme va encore plus s’ouvrir aux femmes ?

C’est possible, mais c’est surtout un problème global. Souvent, les femmes ont moins confiance en elles. Là où des journalistes hommes vont plus facilement se sentir légitimes et se dire data journalistes, les femmes diront plutôt « je m’y intéresse ». C’est plus un problème global des femmes dans le journalisme et dans le monde du travail qu’une spécificité du data.

Vous travaillez pour Ask Médias, une agence de contenus innovants et de design de l’information. Quel est l’effectif de data journalistes femmes ?

En ce moment, nous ne sommes que des filles. D’un autre côté, nous sommes deux. C’est une petite équipe. Il y a deux data journalistes et dans l’agence nous sommes douze, avec des graphistes, développeurs… Il y a également une femme aux Décodeurs [du Monde], à la Gazette des Communes. Les femmes sont présentes un peu partout.

Au départ, quand on se lance dans le data journalisme, on n’a pas besoin de compétences statistiques et scientifiques poussées. C’est plus de la logique et de la rigueur. Il n’y a donc pas la barrière du domaine scientifique typiquement réservé à l’homme.

Lauriane Sandrini

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