Le reportage : montrer la réalité des migrants

Vendredi 11 mars, au cours d’un dernier débat passionné aux Assises, les participants se sont posés la délicate question de l’éthique des journalistes vis-à-vis des mouvements de migration de populations. Alors que l’Europe négocie avec la Turquie pour sceller son sort en Europe, quel peut être le poids du reportage ?

Christophe Stramba-Badiali avoue que « l’éthique est souvent mise à mal » au sujet des migrants. (Crédit photo : Delphine Toujas)

Christophe Stramba-Badiali avoue que « l’éthique est souvent mise à mal » au sujet des migrants. (Crédit photo : Delphine Toujas)

La question de l’éthique était au centre du débat sur le traitement de l’actualité, marquée depuis plusieurs mois par l’arrivée de milliers de migrants sur le continent européen et qui renvoient leur détresse chaque jour aux médias. « Il y a un regard biaisé et faux sur les migrants », décrit Olivier Poujade, grand reporter à France Inter. « Pour moi, le reportage c’est le seul moyen de ne pas raconter n’importe quoi », définit-il en essayant de casser les clichés qu’il avait précédemment cités. Partir en reportage, c’est pour lui avant toute chose une quête personnelle : « je n’ai pas la démarche de me dire que mes reportages vont interpeller les gens. Je vais voir des personnes qui ont une histoire qui me touche. »

Loin d’être insensible, le journaliste est toutefois tenu de ne pas entrer en interaction avec les personnes qui font l’objet du reportage (se référer à la charte de la SNJ). En septembre 2015, la photographie du petit Aylan, un enfant syrien de deux ans, retrouvé mort sur une plage turque avait ému le monde entier. A partir de cela, Patricia Loison, journaliste à France 3 et animatrice du débat, s’interroge : « justement, quelle est la limite à ne pas franchir ? »

« C’était pendant un reportage. Sur la route, j’ai croisé un enfant très maigre, visiblement affamé. Je n’ai pas pu résister à cette détresse humaine, j’ai posé mon sac et je lui ai donné un gâteau », se rappelle Edith Bouvier« Pourtant, c’est quelque chose qu’on vous apprend à ne pas faire. En rentrant, mon rédacteur en chef m’a dit : ça, tu ne le fais plus. » Au cours de cette anecdote qui semble anodine, la grande reporter auteure de Chambre avec vue sur la guerre (Flammarion, 2012) soulève la question de la non-assistance à personne en danger. Patricia Loison surenchérit : « je ne cesse de le répéter mais on reste humains ».

Philippe Rochot : « Parce que l’information nous vient instantanément, on a moins le recul nécessaire. » (Crédit photo : Delphine Toujas)

Philippe Rochot : « Parce que l’information nous vient instantanément, on a moins le recul nécessaire. » (Crédit photo : Delphine Toujas)

« Migrant », le mot qui pose problème

« Quel mot utilisez-vous ? Migrant ? Réfugié ? Exilé ? », l’animatrice du débat pose la question à ses invités. « Moi j’ai un problème avec le mot migrant, s’agace Christophe Stramba-Badiali, photoreporter. Il nous éloigne trop de nos semblables. » « Je pense que quand la population est en mouvement, on peut les appeler migrants. Et quand ils sont établis, stabilisés quelque part, je dis réfugiés », théorise Philippe Rochot, grand reporter et lauréat du Prix Albert-Londres en 2015 après avoir été détenu par un groupe terroriste libanais pendant 105 jours en 1986. Et même si la charte d’éthique professionnelle des journalistes précise qu’un journaliste se doit de « respecter la dignité des personnes », Christophe Stramba-Badiali tire le constat suivant : « parfois l’éthique est mise à mal, notamment avec le hard news. »

Pas plus tard qu’en décembre 2015, Datagueule, une page YouTube qui traite l’actualité en vidéo, publiait sur sa chaîne une vidéo explicative sur la naissance du terme « migrant » et la prise de position de l’ONU sur le sujet. Il publiait en outre des données chiffrées : rien qu’en 2014, 75% des migrants disparus sont morts noyés.

« Les flux de migration ont toujours existé. Et aujourd’hui c’est devenu un problème. Je trouve qu’il y a une sensibilité plus accrue face à ce phénomène », nuance une personne dans la salle. « C’est parce qu’aujourd’hui l’information nous vient instantanément. Donc on a moins le recul nécessaire », répond Philippe Rochot.

Ce « recul nécessaire », il incombe autant au public qu’aux journalistes de l’adopter. Mais en revenant du terrain, Edith Bouvier ne peut s’empêcher de rentrer désolée : « c’est tellement décevant de rentrer chez soi et de se dire que rien ne se passe dans son pays ! » Pour Christophe Stramba-Badiali, les médias n’ont pas la seule responsabilité dans ce naufrage européen. « Les politiques sont visiblement assez déconnectés de tout ça », affirme-t-il, dans l’espoir de voir la situation s’améliorer rapidement.

Lucile Moy

Publicités