Le journalisme sportif dans l’incertitude

Profession de passionnés, les évolutions du journalisme sportif sont au centre du débat sur le prix de l’information sportive lors de la dernière journée des Assises du journalisme à Tours, vendredi 11 mars. Au centre de la discussion, l’impact des évolutions économiques du journalisme sportif sur les pratiques professionnelles.

D’entrée, Eric Lagneau, journaliste sportif à l’Agence France Presse, dénonce une « logique de privatisation de l’information ». A ses yeux, les problèmes d’accessibilité à l’information se multiplient à travers la mise en place de mécanismes qui « limitent le droit à l’information ». En cause notamment : les droits d’accès et les droits de diffusion.

La question des droits d’accès pour les médias est un véritable problème pour les journalistes de l’AFP affirme Didier Lauras, chef du département sport. Il s’inquiète du devenir du droit d’informer des journalistes et s’interroge : « Combien de temps la tribune de presse va rester gratuite avant de devoir payer pour faire des articles ? » Jean-Marie Michel, journaliste et président de l’Union des journalistes de sport de France (UJSF), critique les détenteurs des droits. Il les accuse de ruser comme pendant la dernière coupe du monde de rugby en « transformant les droits d’accès en frais techniques pour faire payer les médias radiophoniques ». Selon ses mots, l’UJSF est en pleine négociation pour l’avenir : « J’ai bon espoir de voir plusieurs années sans payer, mais nous sommes inquiets. »

Les droits de diffusion, sources de problèmes 

Ces droits de diffusion posent plusieurs problèmes. Florent Gautreau, journaliste à RMC, insiste sur l’importance pour un média d’acquérir ces droits de diffusion. Ceux-ci sont sources de problèmes pour les journalistes sportifs. Les journalistes se retrouvent « pénalisés » : ils n’ont pas le droit légalement de diffuser des extraits de plus de 90 secondes. L’ancien journaliste à France Télévisions juge donc nécessaire pour les journalistes de « faire preuve d’inventivité pour contourner la loi», que ce soit à travers des reportages d’ambiance ou la multiplication de débats avec des invités pour évoquer l’événement sportif en question avec peu d’images.

Pour Didier Lauras « Payer pour faire du journalisme sportif, ce sera peut-être bientôt le cas. » (Crédit photo : Delphine Toujas)

Pour Didier Lauras « Payer pour faire du journalisme sportif, ce sera peut-être bientôt le cas. » (Crédit photo : Delphine Toujas)

Posséder les droits de diffusion ne résout pas tout, contrebalance Florent Gautreau. « Si cela facilite le travail, les journalistes sportifs sont obligés de vendre l’événement et la critique sera beaucoup moins simple. » Et réciproquement : il n’est pas rare de voir des médias non-détenteurs de droits faire totalement abstraction de l’événement en question.

De nouvelles pratiques professionnelles

Vincent Duluc, journaliste à l’Équipe, détaille le cas de la presse papier qui « perd son monopole de l’’esprit critique ». Les journaux détiennent désormais une place limitée par rapport à la télévision ou la radio. Les journalistes de presse écrite en zone mixte sont derrière les télévisions et les radios. « Récupérer les déclarations avant l’heure de bouclage devient compliqué. » Désormais, « il n’est pas rare de récupérer des réactions prononcées devant des médias audiovisuels », confie Vincent Duluc.

L’inaccessibilité aux sources de l’information sportive touche aussi des médias comme l’AFP. La difficulté du journalisme sportif est la « lutte pour obtenir des informations », explique Didier Lauras. Face à des communications de plus en plus verrouillées, la question d’envoyer des reporters couvrir des événements sportifs se pose de plus en plus.

Vincent Duluc : « La presse écrite récupère les miettes après tous les autres supports » (Crédit photo : Delphine Toujas)

Vincent Duluc : « La presse écrite récupère les miettes après tous les autres supports » (Crédit photo : Delphine Toujas)

L’accès aux informations se fait principalement par le réseau du journaliste sportif.  C’est donc avant tout une relation de confiance qui s’instaure entre le journaliste et sa source. Il n’est donc pas évident non plus pour le journaliste de faire de longues enquêtes ou de traiter de sujets sensibles comme le dopage par exemple sans perdre l’accès aux sources. Pour le cas des affaires de dopage, Vincent Duluc explique que « l’investigation est difficile dans le journalisme sportif, il faut toujours attendre l’action de la justice civile pour que les informations sortent. »

Didier Lauras estime très inconfortable la position du journaliste : « Il y a une forme de censure ou d’autocensure : parfois il n’arrive plus à avoir des infos ou il n’arrive pas à sortir les infos. » Voici sans doute pourquoi ce sont plus souvent les journalistes généralistes qui sortent les plus grosses affaires liées au sport.

Delphine Toujas

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