Génération Narcisse

Chaque jour, 300 millions de photos sur Instagram arborent le #selfie. A l’image d’une jeunesse tournée vers elle-même.

Aujourd’hui, les réseaux sociaux envahissent le quotidien des jeunes. (Crédit photo : Thomas Woloch)

Aujourd’hui, les réseaux sociaux envahissent le quotidien des jeunes. (Crédit photo : Thomas Woloch)

Dans la mythologie, Narcisse contempla son reflet dans les sources d’eau jusqu’à s’y noyer. Aujourd’hui les jeunes s’admirent sur leur smartphone. Depuis quelques années, impossible de se promener sans voir l’un d’eux se photographier n’importe où, n’importe quand. Ces photos appelées «selfies» ont pour but, le plus souvent, de se montrer sur les réseaux sociaux. En 2016, 90% des français de 18 à 24 ans sont inscrits sur Facebook alors qu’ils n’étaient que 25% il y a cinq ans. Les réseaux Snapchat, Facebook, Twitter et Instagram permettent d’échanger, de communiquer et de se montrer au monde entier : « Je poste beaucoup de photos, c’est un album de ma vie, cela la fait dérouler. » déclare Julie, une cannoise de 18 ans : « Sur Instagram, je sais que je suis un peu narcissique. Quand on poste des images de nous, c’est un peu inconscient ». Pour certains, cela frôle même l’addiction. Les clichés s‘enchaînent et une dépendance se créée, comme le reconnaît Dana, 18 ans : « Si je n’ai pas mon téléphone, je me sens mal. Je mets des photos tous les jours. Sur Snapchat, je dois avoir 300 vues. Quand on est en cours, je tweete. La dernière photo que j’ai mise sur Instagram, c’était moi ». On ne compte plus sur la toile les snaps et autres égoportraits.

Explosion des ventes des perches à selfie
Le succès des selfies ne fait en effet plus de doute : le mot est même rentré dans le dictionnaire cette année. Cette pratique laisse place à l’ingéniosité avec, par exemple, la création de la perche à selfie, un produit succès chez les 15-25 ans. A Cannes, cela fait environ deux ans que l’objet a commencé à être commercialisé. Malgré l’hiver, les ventes de ces bras téléscopiques restent stables. Hélène, conseillère à la Fnac affirme qu’en janvier 2016, 2 000 bâtons de ce genre ont été vendus en France dans les magasins de la compagnie française. Un chiffre ne comprenant pas les achats sur internet. Comment expliquer ce succès ? L’explosion des ventes est certes due à l’aspect pratique et facile de l’objet, mais il permet aussi d’être créatif. Grâce aux perches, on peut prendre des clichés dans des endroits inaccessibles. Certains pousseront le narcissisme jusqu’à se prendre en photo dans des situations dangereuses, en haut de grues par exemple. Le selfie devient de la frime et dit « Hey, regardez, ce que j’ai fait ! ».

Une maladie?
Cette surexposition narcissique peut parfois virer à l’extrême. Il n’y a pas de profil type. Cela peut toucher n’importe qui. En 2014, un jeune anglais de 19 ans a dû suivre un traitement médical. Danny Bowman a tenté de se suicider car il n’a jamais réussi à faire un selfie parfait de lui. Il s’était déscolarisé et passait dix heures par jour à faire 200 autoportraits. La situation de cet accro aux selfies est un cas parmi d’autres. Pour Carole Buisson, psychologue à Cannes, le narcissique veut rendre sa vie encore plus parfaite, jusqu’à parfois ne plus faire la différence entre le réel et l’imaginaire : « Les jeunes ont besoin de se mettre en valeur à travers de belles images ou des mots qui ne sont pas la réalité. C’est plus facile d’être dans l’image ou l’imaginaire que dans le réel. Le jeune s’invente une identité et il projette une image qui n’est pas la sienne. Certains peuvent confondre ce qu’ils sont dans cette vie avec la réalité et ne sont pas en mesure d’assumer leur propre personnalité ». En se surexposant et en s’inventant une vie idéale, le narcissique cherche l’admiration des autres et souhaite provoquer la jalousie. Mais peut-on dire que la génération Y est plus centrée sur elle-même que celle de ses parents ? Pas si sûr, comme l’évoque la psychologue : « La jeune génération met en évidence le narcissisme qui existe et qui existait depuis toujours mais de façon latente et masquée ». La génération selfie a juste trouvé un moyen de l’exprimer via les nouvelles technologies. Et dire que s’il avait vécu à notre époque, Narcisse aurait pu être sauvé…

Kimberley Mangin

Laure Le Fur

Thomas Woloch

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