L’escorting étudiant, l’illusion du facile

Sur Internet, de plus en plus d’étudiants n’hésitent plus à vendre leur corps. Si ces jeunes pointent du doigt leur précarisation, leurs choix dépassent souvent la simple détresse financière.

Le 5 avril prochain sera une dernière fois débattue à l’Assemblée nationale la proposition de loi visant à lutter contre la prostitution. Après deux ans les sénateurs ont finalement accepté la pénalisation du client. « Ils retiraient systématiquement cette mesure, les sénateurs sont en moyenne plus âgés que les députés », explique Elodie Pélissier, de l’antenne niçoise de l’association de soutien des prostituées le « Mouvement du Nid ». Le Syndicat du Travail STRASS dénonce une nouvelle stigmatisation:

« Les travailleurs sexuels font un métier comme les autres ! Si la prostitution n’était pas illégale elle ne choquerait personne. Les prostituées ont beaucoup de mal à trouver un logement, ou à porter plainte, c’est contre ces discriminations qu’il faut lutter ! »

« J‘ai déjà fait plein de petits boulots galères. Mais je « préfère » faire l’escort. Je me sens paradoxalement moins exploitée ». Rose a la vingtaine. Elle est boursière, et ses parents n’ont pas les moyens de l’aider. Alors depuis trois ans, elle mène une double vie. Quand elle n’étudie pas (Rose n’a pas souhaité nous communiquer son domaine d’étude), elle propose ses services dans la région niçoise. Elle dit gagner entre 500 et 800 euros par mois. « C’est un revenu d’appoint pour combler mon sempiternel découvert bancaire ».

La précarisation des étudiants est en marche. Le constat fait désormais l’unanimité.  En 2014, 68% d’entre eux déclaraient devoir travailler toute l’année pour se financer. Une étude menée sur le campus Paul Valéry de Montpellier en 2012 montrait que 4% des 1 700 répondants se prostituaient, en majorité des femmes.

Elodie Pelissier refuse de parler d’argent facile. « C’est une illusion. Se prostituer n’est pas anodin. C’est uniquement de l’argent rapide ! Certains n’ont pas conscience de l’impact psychologique. » Rose, quant à elle, fait preuve de lucidité. « Je sais que j’aurais certainement des séquelles importantes ». Effrayant.

Difficile aussi de faire la distinction entre choix vital et passif psychologique. Les traumatismes parentaux sont aussi responsables selon Hélène Roumano, psychologue spécialiste du psycho-traumatisme.  « En général, l’enfant a été perçu par ses parents uniquement comme l’objet de leur propre valorisation. Le besoin financier est véridique, mais c’est surtout une excuse. » selon elle consentir autant d’actes sexuels, c’est nier la valeur de son corps. « A long terme, les traumatismes dont pourront souffrir les hommes et les femmes qui se prostituent seront parfois très graves. Parfois même plus que pour les victimes de viol, puisque les actes sont consentis ». Le phénomène inquiète d’autant plus que cette population est hors de tout contrôle. Par nature illégal, il n’est pas quantifié par les services du ministère de l’Enseignement Supérieur. « On a beaucoup de mal à entrer en contact avec ces étudiants, car tout se passe sur internet », déplore Elodie Pelissier. Les associations d’aides aux prostituées vont uniquement à la rencontre des travailleuses de la rue. « La partie immergée de l’iceberg ». Les autres doivent faire eux même la démarche, ce que ne font généralement pas les étudiantes. La prostitution n’est qu’un simple job alimentaire, qu’elles veulent abandonner à la fin de leurs études. Rose aussi compte, à terme, arrêter : « Je pense que le jour où j’aurais une vie sentimentale stable ça sera plus compliqué de continuer et alors j’arrêterai. Mais ça reste toujours dans un coin de ma tête, une option en cas de galère ».

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Les étudiantes sont de plus en plus nombreuses à faire de l’escorting pour arrondir leurs fins de mois. (Crédit photo : Google Image)

Anciens enfants traumatisées, victimes dans le déni, un discours « victimisant » que dénonce Morgane Merteuil, porte-parole du Syndicat du Travail Sexuel STRASS. « Les psychologues, les médias et les politiques volent la parole des travailleurs du sexe. Nous sommes forcément des anciens maltraités. Et si nous nions, nous sommes dans le déni ! Il ne faut pas parler de la prostitution mais des prostitutions. Chaque parcours a ses spécificités. »

Comme Rose, grâce à internet, Mélissa choisit ses clients : « Ils sont une dizaine par jour à m’appeler donc je peux largement sélectionner. » Une forme de « liberté » à côté des clichés.

Tous les acteurs s’accordent pour dire que lutter contre la précarité est finalement l’enjeu crucial. Si le texte transmis par le Sénat était voté en l’état, d’autres mesures sociales accompagneraient la pénalisation des clients. Notamment des structures d’accueil spécialisées, ainsi qu’un fond d’aide et de soutien aux prostitués en voie de réinsertion.

Le sujet est aussi sensible que complexe.  Si la nouvelle loi sur la prostitution fait depuis deux ans couler beaucoup d’encre, quid de ces étudiantes ? La libéralisation de la sexualité impose de repenser la problématique prostitutionnelle puisque ces « intérimaires » font partie de cette génération kleenex des sites de rencontre et du plan cul assumé. Les mentalités changent, et les pratiques aussi. Finalement, le débat est plus vaste. Celui du rapport de notre société au sexe. Affaire de corps, ou de corps et d’esprit ? La jeunesse devra faire son choix.

Léa, 18 ans, étudiante en droit et escort

« J’ai commencé il y a sept mois, depuis ma majorité. C’est un reportage que j’ai vu à la télé quand j’avais 16 ans qui m’a poussée à faire de l’escorting. J’ai eu une enfance heureuse, banale même. Je suis plutôt en bons termes avec ma famille. Mes parents sont retraités et j’ai choisi d’éviter qu’ils aient à m’assumer. Je suis boursière, c’est la seule aide dont je bénéficie. Du coup, l’escorting me permet de payer mes études et de gagner beaucoup d’argent facilement, entre 2 000 et 4 000 euros par mois. Je fais des études de droit et j’y arrive très bien. Je ne m’éloigne pas de mon objectif. En période d’examen, je travaille moins donc je gagne moins d’argent. Je sélectionne mes clients selon leur âge et je leur demande une photo. 

À terme, si j’arrive à bien gagner ma vie après mes études alors j’arrêterai l’escorting. Je n’ai pas peur des séquelles et je ne veux pas contacter d’association, je n’en vois vraiment pas l’intérêt. Je sais ce que je fais, pourquoi je le fais et j’aime ce que je fais, malgré tout ».

Etienne Merle

Sylvain Poulet

Adrien de Volontat

 

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