[MAROC 4/5] L’épineux sujet du Sahara Occidental dans les médias marocains

Vieille rancoeur du Maroc, le Sahara Occidental est devenu un sujet à risque pour les journalistes qui doivent faire face aux intérêts nationaux et à la pression populaire.

Après plusieurs reports, c’est le mardi 5 avril qu’aura lieu le procès du journaliste Ali Anouzla pour avoir porté atteinte à  « l’intégrité du territoire marocain » selon la justice du royaume. Un motif de condamnation imputé à un mauvais emploi de vocabulaire pour parler du Sahara Occidental. Au lieu d’employer les termes usuels « provinces du sud » ou « Sahara Marocain », Ali Anouzla aurait dans une entrevue avec le journal allemand Bild, parlé d’un « Sahara occidental occupé ». A l’époque, le journaliste s’était défendu d’une mauvaise traduction de ses propos par son homologue allemand. Mais si l’erreur a été corrigée depuis, le procès, lui, est toujours d’actualité avec comme épée de Damocles une peine de cinq ans de réclusion.

Une peine hors-norme pour un petit territoire plongé dans les terres désertiques mais qui est une épine de longue date pour le gouvernement marocain. Bordé par le nord-est de la Mauritanie et une parcelle de frontière algérienne, cette ancienne colonie espagnole est désormais partagée entre le Maroc et la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD), née en 1976 d’un mouvement indépendantiste, le Front Polisario. En 1963, le territoire est décrété non-autonome par l’ONU, c’est-à-dire une zone considérée comme décolonisée mais dont les populations ne s’administrent pas encore complètement elles-mêmes.

En temps normal, les Nations Unies nomment un pays qui a rôle d’autorité administrative, la France pour la Nouvelle-Calédonie, par exemple. Sur son site, l’ONU indique deux administrateurs de la zone tant le débat sur cette portion de terre est délicat.

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Un problème à l’allure de mirage  

Vue d’Occident, la question du Sahara fait partie des trois lignes rouges que la presse marocaine s’interdit de franchir comme le confirme Nadia Lamlili, journaliste marocaine: « On est conscients que certains sujets demeurent tabous aujourd’hui au Maroc notamment le Sahara Occidental qui remet en cause l’intégrité d’un pays entier ». En effet le débat dépasse largement les frontières, admises et disputées, du Maroc. Le Polisario reçoit régulièrement l’appui de l’Algérie dans sa volonté de contrôler intégralement le territoire. Cette prise de position jette un froid entre les deux pays du Maghreb qui se livraient une guerre armée dans les années 1970. Depuis, l’ambiance y est toujours tendue avec l’érection de plusieurs murs de protection et la présence de l’ONU pour veiller à la bonne application du cessez le feu de 1991. A ce propos, le secrétaire général de l’organisation supra-gouvernementale Ban-Ki-Moon, s’est lui aussi tout récemment confronté à la sensibilité du royaume sur ce terrain glissant en utilisant également les termes de « Sahara occupé » lors d’une visite dans les quartiers généraux du Polisario à Tindouf en Algérie.

Pour d’autres, l’expression « ligne rouge » n’est « même pas utilisée au Maroc » assure Khalid Belyazid, directeur général de L’Economiste, un grand quotidien marocain. Pour lui, le sujet ne gêne aucunement le royaume, pas plus qu’il ne divise les Marocains. « Aucun Marocain n’est assez naïf pour croire à l’indépendance du Sahara. C’est un problème qu’a créé l’Algérie, qui en a fait une obstination alors qu’au Maroc tout le monde est unanime pour garder ce territoire » explique t-il. Pourtant le cas d’Ali Anouzla n’est pas un cas isolé. Son confrère Ali Lmrabet, grand reporter salué par Reporters Sans Frontières, subit les mêmes chefs d’accusation quinze ans auparavant lorsque le journaliste livre la première interview de Muhammad Abdelaziz, chef du Polisario. A son retour au Maroc, et suite à d’autres articles irrévérencieux, il se fait confisquer sa carte professionnelle en 2005, lui interdisant d’exercer le journalisme pendant dix ans.

Des « incidents » pour Khalid Belyazid, qui poursuit: « Le Maroc est un pays libre. Comme dans tous les pays, il y a des arrestations mais les Marocains sont contre le fait qu’on mette un journaliste en prison pour ses opinions. » 

Reporters Sans Frontières a appelé les autorités marocaines à abandonner les charges contre Ali Anouzla dans un procès « aussi inique, qu’absurde » dénonce l’organisme. Yasmina Kacha, responsable des bureaux de l’Afrique du Nord de l’ONG appelle les autorités marocaines « à faire preuve de bon sens concernant ce dossier ». Si la perspective d’un Sahara Occidental indépendant et autonome est illusoire, la réaction du royaume face aux voix indépendantistes n’en est pas moins épidermique.

Skander Farza

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