[MAROC 5/5] Bras de fer sur le net

Au Maroc, Internet est devenu le terrain d’un rapport de force entre l’Etat et certains journalistes. Le pouvoir peut compter sur une presse partisane alors que les pure-players, eux, tentent d’exister tout en conservant leur indépendance, entre tabous et manque à gagner.

Depuis le début des années 2000, comme dans d’autres pays du Maghreb et du Moyen-Orient, le numérique a tenté de se frayer un chemin dans la société marocaine. Et le pays n’a pas fait défaut à la dynamique des Printemps arabes, durant lesquels le net a été le terreau de l’organisation des manifestations. « Les réseaux sociaux sont très importants dans le débat public. L’information passe plus facilement sur Twitter et sur Facebook » explique Nadia Lamlili, journaliste marocaine résidant en France. Internet est devenu le terrain de la dénonciation et de la contestation. « On l’a vu l’année dernière avec l’affaire des deux filles d’Inezgane. La mobilisation sur les réseaux sociaux, avec le hashtag #mettreunerobenestpasuncrime, a été très importante » précise Nadia Lamlili.

« Il y a des lignes rouges »

Au Maroc, les journalistes ont tendance à évoquer l’existence de « lignes rouges », sujets tabous que le paysage médiatique évite d’aborder. Traiter des questions religieuses, de la monarchie ou de l’intégrité territoriale vis-à-vis du Sahara occidental est un jeu dangereux. Au milieu des années 2000, la censure est forte et les procès de journalistes se multiplient. En 2005, le journaliste Ali Lmrabet est condamné à dix ans d’interdiction d’exercice de la profession de journaliste pour avoir évoqué le Sahara occidental. Trois ans plus tard, c’est au tour de l’informaticien Fouad Mourtada d’être arrêté pour s’être fait passer pour le frère du roi Mohammed VI sur Facebook.

Depuis quelques années, des sites d’information émergent et n’hésitent pas à vivement critiquer la monarchie. « LeDesk, Telquel et Lakome sont des sites qui ont une ligne éditoriale claire et qui franchissent les lignes rouges » explique Soufiane Sbiti, journaliste pour LeDesk. Si Nadia Lamlili considère que la presse marocaine manque encore cruellement de journalistes d’investigation, Soufiane reste persuadé que l’indépendance de ces sites a participé à ce processus. « Il y a eu le DanielGate, révélé par Ali Anouzla sur Lakome. C’est une affaire qui a participé à la méfiance de l’Etat vis-à-vis d’Internet ».

La nouvelle stratégie du pouvoir sur la Toile

Selon Amnesty International, la liberté de la presse serait de plus en plus fragile au Maroc. Philippe Guiguet Bologne, ancien directeur des Instituts français de Tripoli et de Ramallah résidant aujourd’hui à Tanger, nuance avec force ces propos : « Je conseille à Amnesty International de jeter un coup d’œil à ce qu’était la liberté de la presse sous Hassan II ». Selon l’écrivain, une partie du paysage médiatique marocain, Telquel en tête, peut aujourd’hui se permettre d’évoquer n’importe quel sujet. Même la question des droits homosexuels, tabou ultime, est soulevée.

une Telquel homosexuel

TelQuel n’hésite pas à aborder les sujets les plus tabous de la société marocaine (crédit photo : DR)

Pour faire face à ce « laissez-faire », la monarchie adopte une nouvelle stratégie. « La presse partisane, qui à l’époque d’Hassan II s’était soulevée contre la monarchie, est aujourd’hui morose et assujettie. Des proches du pouvoir ont lancé des sites d’information comme Le360 ou Médias24 qui ont pour but de contredire les opposants à la monarchie et ceux qui franchissent les lignes rouges » explique Soufiane Sbiti. Le pouvoir jouerait également la carte de l’asphyxie financière selon le journaliste. Les élites économiques étant proches de la monarchie, les sites comme LeDesk ne reçoivent pas de financements extérieurs. Faire appel à des annonceurs est exclu, sans quoi l’indépendance de ces médias serait mise à mal. « Telquel continue à vivre comme ça aujourd’hui, non sans difficultés » précise Soufiane. Lorsque l’on évoque l’avenir de LeDesk, ce dernier reste évasif. Le journaliste a du mal à imaginer une élite financière assez courageuse pour aller à contre-courant du pouvoir. De quoi inquiéter quant à l’avenir du pluralisme de la presse marocaine.

Antonin Deslandes

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