En Tunisie, « l’hiver de la honte » se poursuit

La Tunisie connait un taux de chômage toujours aussi inquiétant, proche de 16%. Dans tout le pays, ils sont 600 000 à la recherche d’un emploi. Une centaine d’entre eux, venus des villes de Gafsa et de Kasserine, manifestent à Tunis et dans les alentours pour réclamer un travail. Désespérés, plusieurs d’entre eux ont tenté de s’immoler. Dans l’indifférence quasi-générale, ils cherchent à faire entendre leur voix malgré la désinvolture de la classe politico-médiatique.  « L’hiver de la honte » se poursuit, même au printemps.

À Kasserine, ville du centre-ouest, le chômage est deux fois plus élevé que la moyenne nationale, proche des 30%. C’est l’une des régions les plus pauvres de la Tunisie. Un habitant sur trois n’a pas accès à l’eau potable et l’analphabétisme est proche des 30%. Kasserine, c’est aussi le berceau de toutes les révoltes. D’abord contre la monarchie des Beys, puis contre l’impérialisme Français, contre le dictateur Ben Ali et aujourd’hui contre le nouveau gouvernement du président Beji Caid Essebsi : « Cela fait soixante ans que nous sommes exclus de la République Tunisienne, depuis Bourguiba. Sur le plan économique ou humain, rien n’a été fait après la révolution. Nous sommes ici pour demander du travail, un peu de dignité, c’est tout ! » nous raconte ce « citoyen chômeur ». Début 2016, les nouvelles révoltes de Kasserine ont obligé le gouvernement à réagir. Une dizaine de jeunes ont tenté de se pendre collectivement devant le gouvernorat de la région (une subdivision territoriale, ndlr). Pendant plus d’une semaine, des affrontements violents ont éclaté entre manifestants et forces de l’ordre. Certains hommes politiques dénoncent alors une infiltration fantasmée de supposés « terroristes », pendant que le président Beji Caid Essebsi demande « du temps au temps ». Un calme – très relatif – est revenu dans la région.

Exaspérés par cette situation, une trentaine de chômeur sont « montés » à Tunis et se sont installés devant le Ministère de la formation et de l’emploi pour réclamer un peu de dignité. Ils dorment depuis deux mois à même le sol sur des matelas de fortune, bravant le bruit et le froid. La bâche qu’ils avaient achetée pour se protéger de la pluie leur a été confisquée par la police. Certains sont en grève de la faim et se sont cousu la bouche, symbole de leur désespoir. Derrière leur combat, ils scandent : « Du travail ou la mort ».

« Laissez-nous dire ce que l’on pense, laissez-nous avancer »

Nous les retrouvons devant le syndicat des journalistes tunisiens pour leur deuxième semaine de lutte. Ils doivent tenir une conférence de presse. Seuls cinq journalistes sont présents. Agacés, les Kasserinois reprochent le manque de couverture médiatique de leur combat. « Vous n’avez pas fait votre travail ! » lance un chômeur, « à chaque fois qu’il y a un problème à Kasserine, vous pointez du doigt le terrorisme. On vous a grillé. Laissez-nous tranquille avec ces histoires de terrorisme ». Les chômeurs sont épuisés, leurs visages sont fermés. Un des leaders du mouvement prend la parole : « Kasserine est la terre qui a fait fuir les dictateurs de ce pays. On est venu au nom de 600 000 chômeurs tunisiens. Dès qu’on aura un travail, on arrêtera le combat. Rien n’a été fait par le gouvernement ! Que l’on arrête de nous traiter de terroristes ! Laissez-nous tranquille, laissez-nous dire ce que l’on pense, laissez-nous avancer ! ».  

A une quinzaine de kilomètres, une cinquantaine de chômeurs se sont installés sur un terrain vague, au bord d’une route du gouvernorat de Ben Arous. La police les empêche de rejoindre Tunis. Ils sont venus de Gafsa qui, comme Kasserine, connait un taux de chômage proche des 30%. Un voyage de plus de 350 kilomètres, à pied. « On marchait le jour, et la nuit on essayait de se reposer. Pendant trois jours, nous avons eu de la pluie. Beaucoup de gens sont tombés malade à cause du froid. Nous avons résisté et marché quand même. » nous explique l’un d’entre eux. Leur présence dérange, alors la police a coupé l’eau des robinets se trouvant à proximité. Heureusement, ils peuvent compter sur la solidarité des habitants du quartier qui leur amènent de quoi boire et manger tous les jours. « Je ne demande qu’une seule chose : que l’Etat viennent nous voir ici, voir comment on vit. Normalement nous avons droit à nos richesses alors qu’à Gafsa, nous ne recevons que les maladies de ce pays. Le Sud tunisien est dans un état lamentable ! Ayez pitié de nous ! Vous voulez qu’on remette ça ? Une nouvelle révolution ? » s’indigne Sadri Ben Yahia, au chômage depuis plus de dix ans. Mais l’Etat fait la sourde oreille, tout comme les médias.

Un gouvernement funambule

La problématique du chômage en Tunisie est complexe. Quand Ben Ali prend le pouvoir en 1987, il entreprend une grande politique portée sur l’éducation. Il s’agit de devenir le pays arabe avec le taux de jeunes diplômés le plus élevé. Pour Amel Bel Hadj Ali, rédactrice en chef du site web « économique Manager center » : « Ben Ali a voulu démocratiser l’enseignement primaire et secondaire des villes de l’intérieur. Mais les enseignants n’étaient pas aussi qualifiés que dans les grandes villes. Aujourd’hui, pour un diplôme égal, les compétences des diplômés sont très différentes entre le Nord et le Sud ». Impossible alors pour ces jeunes de s’insérer dans le monde du travail malgré leurs diplômes. Il faut ajouter à cela le contexte géopolitique difficile pour le pays. Le tourisme souffre toujours du terrorisme. En comparaison avec 2015, plus d’un million de touristes ont déserté les plages tunisiennes. De quoi inquiéter quand on sait que le secteur représente 7% du PIB national. Alors l’économie tourne au ralenti. La croissance, proche des 5% durant la dernière décennie, a chuté à 1% en 2015. « Si le pays est instable, les investisseurs ne viennent pas. On a donc du chômage de masse » nous explique Mohamed Ali Bourghdiri. Président du premier syndicat tunisien l’UGTT du gouvernorat de Ben Arous, il soutient les chômeurs dans leur lutte.  Il accuse les politiques libérales des gouvernements successifs, d’aggraver le problème. Pour lui, il est temps de contrer le dogme libéral qui s’impose en Tunisie : « Il faut encourager la création de coopératives, l’économie sociale et solidaire et encourager les jeunes à fonder des petites entreprises. On doit aussi donner une prime à tous les chômeurs diplômés pour qu’ils puissent vivre dignement. Ils ont fait leur devoir en obtenant leur diplôme ».

En attendant, les employés du Ministère de la formation et de l’emploi de Tunis, continuent d’enjamber littéralement les chômeurs. De la même manière, le gouvernement joue les équilibristes et tente d’éviter coûte que coûte un nouveau soulèvement populaire. Alors on promet. Habib Essid, le Premier ministre, s’est engagé à recruter un chômeur par famille défavorisée, et à créer 23 000 emplois via concours, dont 16 000 dans la fonction publique.  Un véritable « plan Marshall Essid » dont on ne voit toujours pas la couleur. La vision court-termiste du gouvernement est risquée. La question du chômage est un problème structurel. « Le gouvernement n’a aucune projection, c’est du populisme. Il faut aussi arrêter cette mentalité d’assistanat où l’on attend tout de l’Etat. On peut comprendre le désespoir de ces chômeurs. Pousser pour avoir du boulot c’est bien, mais il faut aussi pousser pour que leur enfant ait, un jour, un travail. Il faut miser sur l’innovation ! », explique Rafika Bendermel, journaliste au Bondy Blog Tunisie. Elle forme des jeunes venus des villes « du centre » aux journalismes. Elle rappelle aussi que les chômeurs présents à Tunis et Ben Arous ne représentent que la part la plus marginalisée du pays : « Ce n’est pas la règle ! Il y aussi plein de jeunes qui se bougent dans tous les domaines ! ».

Mais l’abandon de ces chômeurs par la classe politique reste cynique. Aujourd’hui, les hommes au pouvoir le sont en partie grâce à ces chômeurs, qui ont affronté les balles de la police pendant la révolution. Aujourd’hui le printemps revient, et avec lui, une impression de déjà-vu, un parfum de révolte.

Etienne Merle

 

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