[INTERVIEW] Pierre Larrouturou, une nouvelle donne ? #3/3

A 51 ans, Pierre Larrouturou est économiste, mais aussi l’un des fondateurs du parti Nouvelle Donne. D’abord encarté au PS, ce disciple de Michel Rocard et allié de Stéphane Hessel a décidé de créer son parti en 2013. Ce projet est né du « Collectif Roosevelt 2012 », qui mettait en avant 15 propositions, en référence aux 15 réformes que Roosevelt a fait adopter quand il est arrivé à la Maison blanche en 1933. Loin d’être eurosceptique mais partisan d’une « Europe sociale », Pierre Larrouturou accuse la politique du gouvernement français. Une nouvelle donne est-elle possible ? Il répond à Buzzles.

Concernant l’Europe, vous dite vouloir faire une « Europe à neuf ou dix ». Qu’est-ce que ça signifie ?

On veut qu’il y ait un cœur d’Europe, qu’il y ait neuf ou dix pays qui disent : « on ne peut pas continuer à laisser l’Europe se décomposer comme ça ». On veut un fonctionnement avec une vraie ambition sociale avec un traité de convergence sociale, pour lutter contre les délocalisations et la pauvreté. On veut une Europe vraiment démocratique. Ça veut dire que le vote des citoyens, tous les cinq ans, décide des politiques qui sont mises en place au lieu de cette règle d’unanimité qui est en train de tout foutre en l’air et de tout paralyser.  On veut aussi une Europe capable d’utiliser sa création monétaire pour sauver le climat. Une de nos idées fortes, c’est que la Banque centrale européenne va créer 1500 milliards dans les prochains mois, et qu’au lieu de les mettre pour les marchés financiers, il faut les mettre dans le climat et faire un plan qui va financer notre transition énergétique sur 20 ans. Ces milliards sont le seul moyen pour que l’Europe respecte ses engagements et pour sauver le climat. Il faut aussi une diplomatie et une armée dans un monde de plus en plus dangereux. On ne peut pas laisser les Etats-Unis, la Chine et la Russie comme seules puissances mondiales.

Mais en mettant des pays à l’écart, on crée de l’inégalité. On perd l’idéal démocratique de l’Europe ? 

Oui, mais hélas, il n’y a plus personne qui pense que l’Europe a un idéal démocratique. Tout le monde se demande si l’Europe va crever. Hier, on a eu la question du Brexit, aujourd’hui il y a un sommet extraordinaire pour savoir si on peut continuer Schengen ou si l’Europe va exploser sur la question des réfugiés. Donc soit on laisse crever l’Europe et dans ce cas c’est dramatique, car cela voudrait dire que l’on va vers une concurrence totale entre la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie. Soit, avec neuf ou dix pays, on peut devenir la deuxième ou troisième puissance mondiale avec une  capacité de diplomatie et de défense. On n’exclut aucun pays, c’est-à-dire qu’on continue avec l’Europe qui vasouille comme en ce moment, et puis il y a un cœur, des pays qui disent : « Nous on veut aller plus loin ».

A côté de ça, vous voulez reprendre la main sur notre monnaie et créer un Eurofranc (€franc). Concrètement, qu’elle est la plus-value apportée ?  

L’€franc c’est juste un projet, une piste de réflexion. On se dit qu’on peut mettre en place des monnaies complémentaires pour générer des revenus complémentaires. Il existe déjà plusieurs villes en Europe où il y a des monnaies locales comme à Bayonne. Dans ces villes, il est possible de payer en euros ou avec la monnaie locale. L’idée c’est de développer les circuits courts, l’artisanat, les entreprises et l’agriculture du coin, pour lutter contre la pauvreté et pour développer l’économie locale, donner un revenu complémentaire de l’ordre de 100 à 250€ tous les mois par cette monnaie complémentaire. Elle pourra être épargnée, mais pas trop longtemps. En revanche, on ne pourra pas acheter n’importe quel produit. C’est avant tout pour produire, raffiner l’emploi et les compétences au niveau local.

Sur votre site, on ne parle pas sécurité, éducation et santé …  

On est en train de réfléchir, il y a plusieurs groupes d’adhérents avec parfois des gens qui ne sont pas adhérents mais qui filent un coup de main pour réfléchir. Le projet pour 2017 sera terminé soit au début des grandes vacances, soit à la fin du mois d’août. Je crois qu’on est les plus efficaces pour lutter contre le chômage et la précarité, sur les questions de logement, et sur les propositions pour changer l’Europe. On est en train de se faire des amis dans d’autres pays européens. Si on arrive aux manettes, on pourra montrer qu’on a des alliés qui soutiennent nos propositions. Mais il faut accepter que nous sommes un jeune parti, et qu’au bout de 2 ans, on puisse poser notre joker en disant « nous n’avons pas encore réfléchi collectivement ».

Ne pensez-vous pas qu’il y a des sujets que la politique ne peut plus contrôler, même avec de véritables convictions ? Ce qui expliquerait, peut-être, le blocage de François Hollande ? 

Non, hélas, ce n’est pas vrai. Dans mon dernier bouquin Non-assistance à peuple en danger, j’explique que j’ai vu François Hollande en juin 2015 pour lui donner deux documents. Le premier, rédigé avec Michel Rocard, proposait des solutions pour aider la Grèce sans augmenter nos impôts, et le deuxième document était l’article rédigé avec Jean Jouzel à propos des 1000 milliards pour le climat. Je lui ai dit : « C’est à toi d’exposer ces solutions à Bruxelles ce soir ». Il m’a répondu : « Non Pierre, moi mon action est très souterraine, c’est à vous [on était 4 ou 5 autour de la table] de faire ce travail de pédagogie ». Donc l’idée que Hollande a tout fait pour réformer mais qu’il a été bloqué, c’est faux ! Sur la taxe Tobin, il y a dix pays qui l’ont mise en place, et qui est ce qui la bloque ? C’est Michel Sapin. Paradoxalement, c’est Angela Merkel qui a accepté de changer d’avis et qui a même tapé du poing sur la table pour dire aux Anglais de s’écraser. Mais ceux qui bloquent et qui font tout ralentir, se sont les socialistes français. C’est la même chose quand Michel Sapin délire au G20 à Shanghai en disant qu’il n’y a pas de crise.

Et Manuel Valls ? 

Manuel Valls est sur une ligne pour préparer 2022. C’est un homme très ambitieux pour sa carrière, mais je ne pense pas qu’il ait une vision pour le pays. Ça fait 25 ans que je le connais, on était ensemble chez les jeunes rocardiens. C’est un gars qui a toujours eu beaucoup d’énergie, beaucoup de talent pour la communication, mais qui a toujours essentiellement servi sa carrière. Quand il était jeune rocardien il était pour Rocard, et puis quand il est tombé il est passé dans le camp de Fabius, ce qui n’est pas exactement la même chose. Donc là je pense qu’il n’a pas pris trois heures pour réfléchir à comment lutter contre le chômage et la précarité.

Avez-vous proposé vos idées en débat au Parti Socialiste ? 

Bien sûr. Avec Stéphane Hessel on avait fait une motion il y a trois ans et on avait créé la surprise. Au Congrès fin 2012, on a eu 10 000 militants derrière nous et ça n’a pas suffi pour qu’il y ait ne serait-ce qu’une heure de discussion à Solferino.

On vous a déjà approché pour entrer au gouvernement ? 

Il y a eu un moment où Jean-Marc Ayrault préparait un remaniement et on m’avait dit que j’avais ma place. Si ça avait été sur une ligne différente, pourquoi pas si c’est avec un vrai projet. Mais là, l’équipe de Manuel Valls, c’est une catastrophe. Je ne comprends pas comment on peut se dire avoir des convictions républicaines et accepter ce gouvernement.

Propos recueillis par Etienne Merle et Gaspard Poirieux 

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