[INTERVIEW] Victor Kiswell, Globe-digger [#1/2]

Le Disquaire Day s’est tenu le 16 avril dernier dans toute la France. Des centaines de boutiques indépendantes ont mis en avant disques et vinyles, parfois en édition limitée. Dans le même temps, Buzzles a posé quelques questions à un fou de musique, Victor Kiswell, digger (du verbe anglais « to dig » qui signifie creuser), qui parcourt les boutiques du monde entier à la recherche de raretés pour les vendre et les partager. Rencontre.

Tu es passionné de musique depuis toujours ? Quelles étaient tes premières amours ?

Oui. J’ai écouté des conneries jusqu’à 10 ans. Des 45 tours, ce qui passait à la radio. Je regardais pas mal le top 50, au tout début de Canal +. Après de 10 à 12 ans j’ai écouté exclusivement de la musique classique. J’étais un fan inconditionnel de Mozart ! J’aimais aussi beaucoup l’opéra, Verdi, Rossini. Mais j’ai pas mal bloqué sur Mozart, ses concertos, sa musique religieuse. Son côté fantasque et son côté prolifique me permettent de faire des liens avec d’autres artistes du 20ème siècle. À partir de 12 ans, j’ai commencé à écouter du rythm’n blues et de la soul, des trucs classiques comme Otis Redding, Wilson Pickett, Aretha Franklin. Puis à partir de 13 ans, que j’ai eu en 1989, je me suis mis à écouter du hip-hop et parallèlement de la musique noire américaine : Rythm’n Blues, Soul et Funk.  De 13 à 18 ans j’ai fait un nouveau blocage sur la Motown. J’ai d’abord écouté le son classique, sixties, fait par les Noirs pour les Blancs et ensuite le Motown « psyché » avec les productions de Norman Whitfield. D’abord Holland Dozier Holland, puis les productions de Norman Whitfield. En écoutant « The Temptations » et « The Undisputed Thruth », j’ai fait le lien avec Funkadelic et les productions de George Clinton. Et de 18 à 25 ans j’ai eu une grosse période jazz-funk américain qui m’a amené sur le jazz-funk européen puis sur plein d’autres musiques.

Un exemple de ces productions avec The Temptations

 

Quand t’es-tu mis à véritablement chercher de la musique ? Comment faisais-tu sans Internet ?

Très tôt. Je cherchais forcément car, pour écouter ces musiques-là, tu étais obligé de les acheter. Seule Radio Nova passait ces sons, ça m’arrivait d’écouter mais c’était frustrant car ils ne donnaient pas les noms à l’antenne. Si on voulait découvrir de la musique, il fallait aller chez les disquaires qui avaient des vinyles et des platines pour les écouter sur place. Je passais mes week-ends à chercher, j’ai défoncé mon petit compte en banque que j’avais à cette époque-là. Je mangeais des pâtes et je m’achetais des disques. Je ne sortais pas, je ne buvais pas, je ne m’achetais pas de fringues. Tout l’argent que j’avais, je le claquais dans les disques. À l’époque, pas mal de boutiques n’avaient pas de platines donc pour écouter un truc dont tu n’étais pas sûr, tu étais forcé d’acheter. C’était une prise de risque. Aujourd’hui les gens qui achètent des disques ne prennent plus de risques. Ils écoutent d’abord le disque et, si ça leur plaît, ils regardent sur Internet s’ils font une bonne affaire. Avant tu achetais un disque mais tu n’étais pas sûr qu’il soit à ton goût. Aujourd’hui en tapant le nom d’un artiste sur Google tu peux tout écouter. Le travail de défrichage n’est plus du tout le même.

À quel moment t’es-tu mis à vendre des vinyles à d’autres personnes ?

Sur les deux dernières années de mes études, j’avais un job étudiant dans une boutique de disques. Ce n’est pas l’aspect commercial qui me branchait, c’était la recherche de disques. C’est de trouver des disques rares ou des disques connus mais pas cher qui était excitant. Un an après mes études, j’ai commencé à vendre des disques. A cette époque-là, les gros acheteurs de disques, c’étaient les Japonais donc, pendant les trois premières années de cette activité, je me suis mis à vendre presque exclusivement aux Japonais. Et comme les disques français étaient les plus populaires à l’époque (début des années 2000), je tombais bien. Avec eux je me suis construit un réseau, une réputation et j’ai beaucoup appris car les Japonais avaient fait un gros travail en amont de recherche, de découverte sur la musique française, de la musique cachée qui ne sortait pas en CDs et ne passait pas à la radio. Toutes les musiques de films, le jazz français, c’est grâce aux Japonais que je me suis intéressé à ça et j’en suis devenu fou !

Tu as 40 ans, ça fait plus de 15 ans que ton activité professionnelle consiste à chercher des disques rares et les vendre, combien de pays as-tu visité depuis ce temps ?

Pas tant que ça. J’ai voyagé mais je partais avec zéro thune donc c’était difficile de monter des voyages à l’autre bout du monde pour chercher des disques, surtout à l’époque où il n’y avait pas Internet. Mais j’ai eu la chance d’habiter une ville où on trouve des disques de partout. Paris, c’est le meilleur endroit pour chercher des disques. On trouve tous les genres musicaux de toutes les époques. On cherche des disques antillais, on en trouve, on cherche des disques latins, on en trouve, africains, on en trouve… puis quand je me suis mis à voyager pour chercher des disques, j’ai évité les endroits où les autres mecs allaient. Je n’allais pas trop aux USA car il y avait beaucoup de gens sur le créneau, je ne suis pas allé en Afrique de l’Ouest, ni au Brésil. Pendant longtemps, je me suis concentré sur Paris, peut être que j’aurais mieux fait de bouger plus, mais je n’avais pas les thunes pour le faire. Puis je me suis mis à mixer. Quand j’allais en Angleterre, en Allemagne, en Suède, en Suisse, je restais 3-4 jours et je prenais des petits trains pour aller en province et je chinais dans les boutiques du coin. Mais, jusqu’à récemment, je ne montais pas d’expéditions pour aller chercher des disques. Cette année, je pense que j’irai en Asie, dans les Caraïbes et dans un pays du Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord.

Concrètement, comment fais-tu pour dénicher une rareté ?

C’est simple. Quand on cherche des disques, il y a deux catégories : Il y a les disques qu’on connaît déjà et ceux qu’on ne connaît pas encore. Il faut avoir une bonne mémoire et avoir vu beaucoup de disques dans sa vie. Dans ce cas-là, on peut se rendre compte, si on tombe sur un disque qu’on ne connaît pas s’il est rare ou non. Ensuite, il faut l’écouter et si l’oreille est bien exercée, on peut tirer le potentiel du disque : est-ce que la qualité musicale est là, est-ce que ça peut intéresser des gens à part moi. Ensuite, il y a la catégorie des disques que j’ai déjà vus ou entendus et que j’ai mis dans un coin de ma tête, dont je sais que, si je tombe dessus, je les achète. Les trois qualités vraiment importantes pour chercher des disques : Il faut avoir beaucoup de connaissances musicales, avoir une bonne mémoire et être dynamique, se bouger.

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Victor Kiswell en Egypte pour l’épisode « Take me back to Cairo » de la série “Vinyl Bazaar”. (Crédit photo: spicee.com)

 

Combien de vraies découvertes fais-tu par an ?

Tu veux dire pour moi ou pour l’humanité ? Il y a deux choses différentes : les disques que je ne connais pas mais que d’autres gens connaissent, que ces gens ont déjà fait découvrir et il y a les disques que je découvre et que personne n’a encore écoutés. Pour moi, je découvre des nouveaux trucs que je ne connais pas tous les jours. Mais dénicher une nouvelle référence, c’est de plus en plus rare. On est de plus en plus à faire des recherches et puis, au fur et à mesure, tous les disques sont connus par la force des choses. Aujourd’hui, les disques que je mets à la lumière du jour sont moins nombreux qu’avant car on était peu à l’époque à faire cette activité de « digger » et donc quand tu trouvais quelque chose de rare et inconnu, tu étais le premier à le mettre en avant. Un disque comme les « Lèvres Rouges » de François De Roubaix, quand je l’ai trouvé, j’ai demandé à tous mes potes, aux vendeurs de disques, aux Djs, aux producteurs de hip-hop s’ils connaissaient et personne n’en avait entendu parler.

Donc un disque comme ça je peux dire que j’ai contribué à le faire connaître aux gens. Maintenant, le morceau a été compilé plusieurs fois, samplé, les gens le mixent. Quand il est sur EBAY, il part cher alors qu’à l’époque, j’ai dû le payer 15 Francs. Aujourd’hui, il y a beaucoup moins de places pour ce genre de découvertes, avec Internet les informations s’échangent rapidement. Un truc qui est découvert un jour à l’autre bout du monde est connu de tout le monde le lendemain. Le rapport au temps n’est plus le même. Il faut être plus malin que les autres, plus rapide, avoir une longueur d’avance. Il y a plusieurs personnes qui font le même boulot que moi à un haut niveau, ça me force à chercher encore plus, à creuser encore plus, aller encore plus loin.

                                                                                                                            Alexandre Le Corre

 

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