RIG Syrie #3/4 L’information, cible de tout le monde

L’Etat islamique et le régime d’Al-Assad ont beau être les plus médiatisés, toutes les factions syriennes utilisent la censure, les pressions et la propagande dans une guerre de l’information.

« Y a-t-il une seule faction qui respecte la liberté de la presse en Syrie ? » « Réponse simple : non. » Ayman Mhanna, directeur de la fondation Samir Kassir, qui surveille la situation des médias dans les pays arabes, a un avis tranché mais juste sur la question. Voici une réponse un peu plus complexe.

Carte réalisée par la communauté de Wikipédia, mise à jour le 27 mars 2016. Faits récoltés par la consultation d’articles de presse, des données du Comité pour la protection des journalistes et les interviews citées dans cet article.

« Le contrôle de l’information est un enjeu de guerre », rappelle Soazig Dollet, ancienne responsable du bureau Moyen-Orient et Afrique du Nord de Reporters sans frontières, auteure depuis de deux rapports sur les médias syriens. « Depuis le début de la guerre, le régime syrien n’a fait que renforcer son contrôle sur l’information. Les autres parties du conflit en font de même sur le territoire qu’elles contrôlent. Cela se double d’une guerre de l’information, voire de désinformation. »

De toutes les factions, l’État islamique (EI) est de loin celle dont les atteintes à la liberté de la presse sont les plus médiatisées. L’assassinat du journaliste américain James Foley, et toutes les exécutions de journalistes étrangers soigneusement mises en scène, n’en sont qu’une petite partie. Daesh a tué de nombreux journalistes syriens, et les poursuit même jusqu’en Turquie, où ils sont nombreux à s’être réfugiés. Deux de ces assassinats transfrontaliers ont été revendiqués par l’EI à la fin de l’année 2015.

Prisonnier de l’État islamique

Adnan Haddad a eu de la chance. Ce journaliste-citoyen, cofondateur de l’Aleppo Media Center, a été capturé par l’État islamique à ses débuts en Syrie, en mai 2013. Il en est sorti vivant. « J’étais dans un champ de pétrole, non loin de Deir ez-Zor (à l’est du pays, ndlr) », se souvient-il. « Je faisais un reportage quand soudain, le champ a été attaqué par l’EI. Ils ont emprisonné tout le monde. » Les djihadistes ont appris qu’il était un journaliste et l’ont interrogé pendant trois jours. « C’était très dur. Ils ont menacé de me tuer, ils m’ont montré quelques images des personnes qu’ils ont massacrées pour m’intimider. » Ils l’ont relâché après l’avoir averti que s’ils le retrouvaient, ils le tueraient comme ils ont tué beaucoup d’autres en Irak.

Le gouvernement de Bachar Al-Assad est lui aussi responsable de nombreuses morts de journalistes. Parfois ces morts ont lieu en plein combat, et il est difficile de savoir s’il y avait l’intention de tuer un non-combattant. Souvent les attaques sont délibérées. L’Aleppo Media Centre (AMC) a par exemple été la cible d’un bombardier du régime en octobre 2013. D’après son directeur Youcef Seddik, les forces d’Al-Assad savaient que le bâtiment visé était leur siège. Trois personnes ont été grièvement blessées. Toujours selon Youcef Seddik, plus récemment, le journaliste de l’AMC Kou Saï a été assassiné par le régime.

La destruction de locaux n’est pas l’apanage du gouvernement d’Al-Assad. Un correspondant de la chaîne russe RT rapporte qu’à Deraa, au sud-ouest du pays, « les unités du Front Al-Nosra ont tiré sur plusieurs quartiers, l’endroit qui abritait l’équipe de notre chaîne, mais aussi les représentants d’autres médias. Les services techniques de la télévision syrienne ont été pris pour cible », indique-t-il dans une série de témoignages rassemblés par RT. Al-Nosra a aussi son propre centre de médias et sa chaîne de propagande.

Le ministère de l’Information des Kurdes

Même les Kurdes syriens, souvent décrits comme un modèle de progressisme avec leurs unités militaires féminines, pratiquent la censure. « Depuis l’autoproclamation de l’autonomie de trois cantons du Rojava majoritairement peuplés par les Kurdes en novembre 2013 », raconte Soazig Dollet, « le PYD, principale force politique sur ces territoires, a mis en place une sorte de ministère de l’Information ». L’ensemble des médias qui entendent y émettre ou être distribués doivent désormais recevoir l’autorisation du Bureau des médias, sous le contrôle du PYD, qui remplace depuis la mi-2015 l’Union des médias libres. RSF s’inquiétait déjà de la mise en place de ce système en 2014 et les dérives n’ont pas tardé. Dans le canton d’Afrin, au nord-ouest de la Syrie, « le PYD a interdit la distribution des exemplaires de Tamadoon, Enab Baladi et Koluna Soryyoun suite à la publication d’articles sur le nettoyage ethnique des Arabes dans les zones contrôlées par le PYD dans l’est du pays », signale Soazig Dollet dans son rapport sur la presse syrienne.

La position de l’Opposition syrienne, coalition de l’Armée syrienne libre et de groupes hétéroclites, est plus difficile à cerner. Pour certains, ils respectent la liberté des journalistes. L’Aleppo Media Centre affirme ainsi qu’il n’a jamais été sanctionné. Mais l’un de ses journalistes, Zein Al-Rifai, avance qu’il a « beaucoup d’amis » dans l’opposition : « nous avons choisi la presse, ils ont choisi les armes ».

D’après Soazig Dollet, les groupes rebelles, dans un souci de contrôler l’information, n’hésitent pas à censurer les journaux qui entrent sur leurs territoires. « La plupart des publications sont imprimées en Turquie pour des raisons de sécurité », explique-t-elle. « Journaux et magazines entrent en Syrie par les points de passage de Bab Al-Salama et Bab Al-Hawa, contrôlés côté syrien par des groupes armés. Ces derniers acceptent – ou non – de laisser passer ces publications, au regard de leur contenu. »

Le magazine de propagande de l'Etat islamique, Dabiq, joue un rôle important dans le recrutement de l'organisation.

Le magazine de propagande de l’Etat islamique, Dabiq, joue un rôle important dans le recrutement de l’organisation. (Capture d’écran)

La propagande s’est généralisée car elle est une nécessité. « Chaque groupe armé a quelqu’un, voire une unité médias qui documente ses actes de guerre », constate Soazig Dollet. « Ils montrent leurs batailles au monde mais aussi à leurs sources de financement, c’est comme ça qu’ils les attirent. »

Cela fait cinq ans que les médias tentent de trouver une vision manichéenne du conflit syrien. Mais force est de constater que pour la liberté de la presse, il n’y a ni noir, ni blanc, seulement des gris plus ou moins foncés.

Armand Majde

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