Syrie #4/4 Net-citoyens, une nouvelle génération de journalistes ?

La répression s’abat sur les journalistes professionnels syriens, souvent forcés à l’exil pour éviter la torture ou la mort. Face à cette pénurie, un nouvel élan d’expression est né de la volonté des citoyens de raconter leur quotidien malgré tout : le journalisme-citoyen. De l’activisme au journalisme, des centaines de Syriens risquent leur vie au nom de l’information.

Ils étaient ingénieurs, étudiants ou boulangers, face à la guerre et aux enjeux de l’information dans ce contexte, ils prennent aujourd’hui tous les risques pour raconter, filmer, témoigner de la vie quotidienne en Syrie. Cyber activistes, militants des droits de l’Homme, des citoyens sans aucune formation journalistique, ont saisi leur plume, leur caméra ou leur micro, au péril de leur vie pour continuer le travail que les journalistes professionnels ne peuvent plus assurer. C’est sur internet et les réseaux sociaux qu’ils sont le plus actifs.

Dans cette vidéo publiée par France 2, une étudiante syrienne prend tous les risques pour filmer la vie à Raqqa, sous contrôle de l’Etat islamique.

Zein Al-Rifai suivait des études à Alep pour devenir ingénieur avant que la révolution syrienne n’éclate en 2011. Il a commencé par filmer clandestinement les manifestations avec son téléphone portable et à les publier sur les réseaux sociaux. Il explique : « Bachar Al-Assad avait interdit aux médias internationaux d’intervenir sur le territoire à cause des manifestations. Il n’y avait plus d’accès à l’information. Ce qui nous a aidés à dévoiler ce qui se passait en Syrie ce sont les téléphones portables, les réseaux sociaux, internet ». Face à l’absence de journalistes professionnels sur place, devenir un relais de l’information est apparu comme une nécessité : « C’était une transformation obligatoire à un moment où les journalistes ne pouvaient plus jouer leur rôle. Les net-citoyens ont pris la relève. »

En 2012, Zein est devenu fixeur pour les journalistes étrangers qui bravaient l’interdit du régime et se rendaient tout de même en Syrie. Face au manque de coordination entre tous ces cyber activistes, il co-fonde la même année l’Aleppo Media Center (AMC), un centre de ressources pour les journalistes syriens et étrangers. « L’AMC collabore avec les grandes agences de presse, comme Reuters, l’AFP ou Associated Press. C’est à travers ce centre que les médias internationaux ont des infos sur ce qui se passe en Syrie. » ajoute-t-il avec fierté.

« Depuis le début de la guerre, une nouvelle génération de journalistes a émergé dans ce pays. Pas seulement des personnes qualifiées mais aussi des citoyens syriens qui écrivent, filment ce qui se passe en Syrie » indique Youcef Seddik, co-fondateur et directeur de l’AMC. Selon lui, c’est bien l’activisme et « le refus du régime de Bachar Al-Assad » qui ont poussé ces citoyens à prendre la plume : « Ce sont en général des étudiants, des lycéens qui ont participé à des manifestations et combattu le système, combattu le gouvernement. Ils refusent la dictature. »

Zein Al-Rifai et Youcef Seddik étaient présents à Cannes le 30 mars dernier, ils ont pu donner une conférence sur le rôle des net-citoyens.

Selon le Libanais Ayman Mhanna, directeur de la Fondation Samir Kassir, qui sert d’observatoire des libertés de la presse dans les pays arabes : « Le militantisme, s’il se manifeste en article d’opinions, est une forme de journalisme dans les pays faisant face à l’oppression et à la guerre. C’est quand il y a distorsion des faits en faveur d’un agenda politique que le militantisme devient complètement antagoniste au journalisme. Parallèlement, d’autres initiatives se développent dans de nombreuses villes hors du contrôle du régime de Bachar Al-Assad, comme à Darraya où un autre « Media Center » a vu le jour en 2013. Ils collaborent régulièrement avec le centre d’Alep.

Vers une professionnalisation

L’AMC a permis de réunir des dizaines de journalistes-citoyens : « Au départ, tout le travail était fait par des citoyens en secret. Ils essayaient de le faire passer aux médias sans que le gouvernement le sache grâce aux réseaux sociaux. » Unifier ces journalistes-citoyens est une première étape vers la professionnalisation, un enjeu essentiel pour ces syriens. En effet, pour devenir les correspondants des grands médias internationaux et faire passer leurs informations, les journalistes-citoyens doivent prouver leur crédibilité et leur professionnalisme.

C’est également pourquoi l’AMC collabore avec de nombreux médias internationaux et offre la possibilité aux journalistes-citoyens de se former en trois ans. Une formation basée sur les expériences de chacun auprès de journalistes professionnels, à l’instar de Zein Al-Rifai, qui a appris au fil de ses rencontres avec des journalistes : « Rien qu’en côtoyant des journalistes professionnels, j’ai énormément appris : comment prendre des photos, comment filmer et surtout que filmer. »

Les journalistes-citoyens sont au coeur des évènements en Syrie (crédit photo : Zac Baillie, AFP)

Les journalistes-citoyens sont au coeur des évènements en Syrie (crédit photo : Zac Baillie, AFP)

Le journaliste-citoyen en Syrie veut « travailler pour le peuple syrien, en montrant ce que la population vit au quotidien. » Au risque d’en faire trop. C’est précisément l’erreur commise au début de la guerre civile en 2011 : chacun pouvant filmer au coin de sa rue avec son téléphone portable et partager les vidéos sur les réseaux sociaux, les médias occidentaux se sont très vite retrouvés submergés par ces images de violence et de destruction et l’opinion publique étrangère a saturé tout aussi vite.

Un phénomène mondial compris par Youcef Seddik et les journalistes-citoyens qui s’efforcent désormais de parler aussi de leur vie quotidienne. « Une transformation nécessaire » juge Zein Al-Rifai, mais ce processus a requis du temps, ajoute Ayman Mhanna, observateur de la liberté de la presse dans les pays arabes : « Le journaliste factuel ne naît pas du jour au lendemain, surtout dans un pays qui n’a jamais eu, de toute son histoire, une expérience de journalisme factuel. »

A travers ses fonctions de formation et de lieu de rassemblement pour les journalistes-citoyens, l’AMC, en collaboration avec une trentaine de médias s’efforce de transmettre et d’ancrer durablement une « charte d’éthique » pour les journalistes d’aujourd’hui et de demain. De quoi rendre Youcef Seddik optimiste quant à l’avenir du journalisme :

« Sur ces dernières années, il y a eu une évolution extraordinaire : il y a cinquante ans le journalisme en Syrie était prisonnier du système, maintenant il est libre et indépendant ! »

 

Grégoire Bosc-Bierne

Delphine Toujas

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