[INTERVIEW] Victor Kiswell, globe-digger [#2/2]

L’activité de « digger », à un niveau professionnel, exige aussi de respecter les droits d’auteurs et parfois de diffusion lorsqu’on réalise des compilations. Victor Kiswell parle dans cette deuxième partie d’entretien des aléas de sa profession et de ses projets.

Une fois les vinyles dénichés, tu les revends parfois à des producteurs qui samplent (utilisent quelques sonorités issues du vinyle, ndlr). Peux-tu nous donner des noms d’artistes avec qui tu as travaillé ?

Il y a un morceau de Mos Def où on retrouve un sample qui vient de chez moi, dans le morceau « Ferry Boat Killaz » de Raekwon aussi. J’ai aussi plein de morceaux de Madlib, à qui j’ai vendu des samples pendant 7 ans. On doit retrouver quelques-uns des samples que j’ai trouvés chez Quasimoto également. J’ai repéré d’autres trucs aussi mais je n’ai pas le temps d’écouter tout ce que font les artistes à qui j’ai vendu des samples.

Pourquoi viennent-ils vers toi ?

Plein d’artistes sont en tournée. Entre l’hôtel, le voyage et le concert, ils n’ont pas forcément le temps de chercher des disques par eux-mêmes. D’autres sont des stars donc je les vois mal rentrer dans une boutique faire genre « Salut c’est moi je viens acheter des disques ». C’est une question soit de temps soit de confiance. Ils se disent qu’en venant me voir, ils peuvent s’attendre à avoir du son qui leur correspond. C’est un gain de temps. Le fait que ça passe par mon oreille me permet de faire une sélection adéquate. Au lieu que les artistes passent 3 jours à écumer des piles de disques pour trouver un sample comme on faisait il y a 20 ans, le mec vient 3 heures chez moi et on va écouter cent disques. Ensuite il en prend 10-15. Ils font confiance à l’oreille, à l’expertise.

Un épisode de la série « Dig It » d’Arte, daté du 15 Mars, t’est consacré. On te voit chiner dans le souk Al-Ahhad au Sud-Est de Beyrouth au Liban. Pourquoi le Liban ?

Quand j’étais gamin, tous les jours on parlait de la guerre au Liban. Ça a éveillé ma curiosité, ensuite j’ai découvert la musique de ce pays. Vers 18/20 ans, je suis tombé sur des morceaux d’Elias Rahbani, le beau-frère de Fairouz (une des chanteuses les plus populaires du monde arabe, ndlr) et je suis tombé sur un disque de « Belly danse », « This Is Orient » d’Hassan Abou Seoud avec des synthétiseurs. J’ai compris, à ce moment-là, qu’il y avait du funk en dehors des USA, qu’il y avait de la très bonne musique au Liban et, il y a 4-5 ans, je me suis dit que j’allais vraiment fouiller la musique de cette région. D’ailleurs, plein de monde s’y est mis comme les membres d’Acid Arabe ou d’Habibi Funk, un label qui a pour but de rééditer des morceaux de funk arabe. Sur ce coup-là, j’avais un temps d’avance sur eux. Le Liban, c’est l’endroit qui a attiré tous les musiciens de la région pour sortir des disques donc si on veut des disques saoudiens, jordaniens, irakiens, il faut aller au Liban. Avant de tourner ce mini-documentaire pour Arte, j’avais déjà écumé tous les endroits pour moi et donc fait les repérages pour savoir où aller filmer.

« Dans ce monde il y a des escrocs, comme dans tous les mondes »

Des artistes comme le rockeur marocain Abdou El Omari ou « le James Brown de l’Atlas », Fadaul et les Privilèges sont revenus au goût du jour. Mais, face au peu de structures dans les pays arabes pour protéger les droits d’auteurs, comment fonctionnes-tu ?

Au Liban il y a la Sacem.

En Algérie, au Maroc c’est un peu plus bordélique. Parfois les artistes sont difficilement retrouvables, comment fais-tu ? Tu essaies de rentrer en contact avec la famille ?

Oui, on essaie de rentrer en contact avec l’artiste ou des proches, c’est la moindre des choses. Après, dans ce monde, il y a des escrocs. On retrouve des personnes qui sortent des disques comme si c’était un mix. Quand tu fais un mix pour un club ou la radio, tu peux mettre tous les morceaux que tu veux il n’y pas de problème. Si tu fais une compilation ou une réédition, si tu n’en parles pas à l’artiste et que tu ne lui reverses pas un minimum d’argent, c’est de l’appropriation dégueulasse. Donc il y a deux catégories de gens qui bossent dans la musique : ceux qui prennent le soin de retrouver les artistes ou ayants droits comme Jannis Stürtz (fondateur du label berlinois « Jakarta Records », qui a retrouvé la famille de Fadaul après trois ans de recherches ndlr) ce qui est une démarche honorable, et ceux qui ne le font pas.

Car un article de Pierre France sur le site « L’Orient XX1 »  évoque le pillage culturel du Liban réalisé par les « diggers », qui achètent parfois des caisses entières de vinyles et qui écoulent au compte-goutte les vinyles pour contrôler le marché. Quel est ton avis là-dessus ?

Il ne faut pas être aussi simpliste que ça. Les Libanais connaissent très bien leur musique, ce sont des bons commerçants. Les Libanais ne se font pas piller. A Beyrouth, le prix des disques n’est pas donné. Donc je ne vais pas pleurer pour les Libanais. Ce n’est pas eux qui sont à plaindre, ce sont plutôt ceux en Afrique de l’Ouest qui se faisaient avoir par les Américains il y a 10-15 ans. Mais c’est aussi le jeu. Tu fais l’effort d’aller dans un pays lointain qui n’a pas encore été défriché (comme ceux qui sont allés dénicher de l’afro-funk au Ghana il y a 15 ans), c’est du boulot. S’ils ont acheté des disques à 2 dollars qui en valent aujourd’hui 200, bravo à eux. Ils n’ont pas ménagé leur peine. Un mec qui prend le pari d’aller à l’autre bout du monde pour chercher de la musique et qui trouve un disque à 2 dollars, il va être content. S’il est à 2 dollars, il ne va pas l’acheter à 50 dollars juste par philanthropie, les gens ne sont pas comme ça. Aller en Colombie acheter des disques à 4 dollars, ce n’est pas du colonialisme. Aller en Inde et les payer 2 dollars, c’est pareil. Si tu es futé et que tu vas dans les pays où tu sais que les disques ne sont pas chers et que, sur place, les vendeurs n’ont pas fait de recherches sur leur patrimoine, c’est une démarche intelligente.

victor-kiswell-souk-al ahad-beirut

Victor Kiswell au souk Al Ahad de Beyrouth, au Liban. (Crédit photo : Arte tv)

Par qui la France s’est-elle fait piller musicalement ?

Par les Japonais. Ils se sont intéressés à la production française, Serge Gainsbourg, Michel Legrand, François De Roubaix… avant les Français. On avait dix ans de retard. Les boutiques qui vendaient à 50 francs les bandes originales de films de François de Roubaix, c’est de leur faute. Elles n’ont pas fait assez de recherches.

Comment fixes-tu le prix des vinyles ?

C’est le vendeur qui décide et le vrai prix du disque, c’est le prix auquel on le vend.  La cote du disque, c’est l’acheteur qui la définit. Par exemple sur Discogs, on trouve plein de disques à 300, 500 ou 700 euros mais, tant qu’ils ne sont pas vendus, ce ne sont pas leurs vrais prix.

En dehors de ton activité de « digger », tu es aussi le directeur musical de « Radiooooo.com », une plateforme qui permet de faire des trouvailles de toutes les époques et de tous les pays. Un petit mot sur son futur ?

On a fait une levée de 500 000 euros l’an dernier et on vient d’en faire une deuxième qui permettra de développer à la fois la technique et la communication.

Pour terminer quel artiste souhaites-tu faire découvrir aux lecteurs ?

Ziad Rahbani. C’est celui qui a fait le meilleur mariage entre la musique arabe et la musique noire américaine.

 

Bonus : Si vous souhaitez suivre les aventures de Victor Kiswell, regardez « Vinyl Bazaar ».

Alexandre Le Corre

 

Publicités