[CAMBODGE 1/5] Médias sous contrôle et journalistes sous pression

Assassinats, menaces de mort, corruption, poursuites judiciaires et censure sont le quotidien des journalistes cambodgiens. Classé 139e sur 180 dans le dernier rapport de Reporters Sans Frontières sur la liberté de la presse, le pays exerce un contrôle sévère des médias.

Il ne fait pas bon être journaliste au Cambodge. Depuis 1992, neuf d’entre eux ont été assassinés, pour avoir enquêté sur les puissants. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 90% des meurtres commis contre des journalistes l’ont été par des représentants de groupes politiques, des militaires ou des membres du gouvernement. Si en théorie, les entreprises privées sont autorisées à lancer leur chaine de télévision ou leur station de radio depuis 1992, dans les faits les choses sont plus complexes. Aujourd’hui, près d’un tiers des propriétaires de médias font partie du gouvernement ou occupent une fonction importante au sein d’un parti politique. Le constat est encore plus frappant avec la télévision : sur les dix chaines les plus populaires du pays, sept sont rattachées au gouvernement ou à son parti, le Parti du Peuple Cambodgien.

Cette mainmise du pouvoir politique sur la sphère médiatique impacte la liberté des journalistes. S’il n’y a pas d’organisme de censure à proprement parler, les puissants recourent très fréquemment à la corruption pour contrôler les journalistes et leurs propos : « Beaucoup de journalistes acceptent de l’argent en contrepartie de leur silence. Personnellement, j’ai toujours refusé. Je n’ai pas choisi d’être journaliste pour être corrompu par des hommes d’affaire » confie May Titthara, journaliste au Phnom Penh Post.

Mais quand la corruption ne suffit plus, les puissants passent à l’étape supérieure. En 2012, May Titthara mène une enquête sur le commerce illégal du bois de rose, il se souvient : « J’ai reçu beaucoup de menaces, (…) on a déjà pointé une arme sur moi quand j’enquêtais dans la jungle. »

Mort d’en savoir trop

Ce journaliste est loin d’être un cas isolé. Dans ce pays où la déforestation est la plus rapide au monde (chaque année, le pays perd 14,4% de surfaces arborées), et où les responsables des trafics et des entreprises sont souvent des politiciens au pouvoir, les questions environnementales sont particulièrement sensibles à traiter pour les journalistes. Selon le blogueur politique Ou Ritthy « Les journalistes qui meurent sont ceux qui savent qui est derrière tout ça, ils ont été tués parce qu’ils en savaient trop. »

Mourir pour une enquête, pour avoir effectué son travail de journaliste, c’est le funeste destin de Taing Try. Le 12 octobre 2014 dans la province de Kratie, il est abattu d’une balle dans la tête. La raison : s’être intéressé d’un peu trop près au trafic illégal d’arbres.

Dans ce contexte, demeure une lucarne d’espoir. Ou Ritthy, considère que la solution se trouve en ligne : « Internet est le premier média libre. Les gens publient sur les réseaux sociaux, et le gouvernement n’a aucun moyen de censurer cela. » Un espace de liberté essentiel dans un pays qui en manque parfois. Au dernier recensement, un cambodgien sur trois avait accès à une connexion.

Cyrille Ardaud

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