[CAMBODGE 3/5] Être journaliste, une bataille contre le pouvoir

Les journalistes cambodgiens subissent de multiples pressions lors de l’exercice de leur profession. Corruption, poursuites judiciaires, menaces ou violences, ces entraves à la liberté de la presse mènent parfois à la mort des reporters.

May Thitthara est journaliste au Phnom Penh Post, un des principaux médias anglophones cambodgiens. Il a côtoyé la mort de près lors d’une enquête sur le commerce illégal de bois de rose. « Un pistolet était pointé sur moi. J’ai dû temporairement arrêter mon travail », confie-t-il.

Neuf journalistes cambodgiens ont été assassinés depuis 1992, d’après le Comité pour la protection des journalistes (CPJ). Parmi eux, deux prisonniers, deux menacés et un torturé. Tous sont morts parce qu’ils se sont opposés au gouvernement ou à la police militaire.

Journalistes locaux et freelances menacés

Les pressions exercées par le pouvoir concernent majoritairement les reporters locaux. « Les pires menaces et violences ont tendance à viser les journalistes en zones rurales, où l’Etat de droit est encore plus précaire que dans les grandes villes, analyse Jerome Taylor, un journaliste ayant travaillé au Cambodge. Les reporters locaux sont bien plus en danger que les correspondants étrangers, en général laissés de côté par les autorités. »

En tant que freelance, Lauren Crothers, journaliste et présidente de l’Overseas Press Club of Cambodia (OPCC), reconnait qu’elle « travaille librement ». Une liberté qui reste relative. « Il y a eu certains cas, notamment lorsque je photographie, où des gardes du corps ont essayé de me repousser de la zone de presse, ce qui n’a aucun sens et qui peut être vraiment ennuyeux ».

La photoreporter avoue qu’elle n’a jamais été menacée mais reste lucide sur la situation des journalistes au Cambodge : « En 2013 et 2014, c’était vraiment dangereux de couvrir les manifestations qui ont suivi les élections [législatives]. Les forces de l’Etat ont attaqués les protestataires avec des munitions réelles, les gens ont été abattus. La seule fois où je me suis sentie en danger était lors d’une de ces manifestations. Je me suis fait coincée entre des protestataires et des policiers armés. »

Publier quelque chose qui va à l’encontre du gouvernement ou des forces de police reste périlleux, même pour un freelance. Michael Senior est professeur d’anglais et présentateur télé. En 1997, il photographie le pillage d’un marché public par des soldats cambodgiens. Un des militaires l’aperçoit, lui tire dans le genou. Alors que le journaliste réclame la grâce, le soldat l’achève devant sa femme et son beau-frère, d’après le CPJ.

En tant que reporter local s’exprimant en Khmer, la langue officielle du pays, « tout ce qui se rapporte aux élites politiques indélogeables du Cambodge est sensible et peut se révéler dangereux pour les journalistes […] : expropriation des terres, exploitation forestière illégale, dévastation de l’environnement, pratiques commerciales frauduleuses et corruption. Ce sont les sujets les plus risqués à traiter », résume Jerome Taylor.

 

La corruption, monnaie courante

Le Cambodge est le deuxième pays le plus corrompu de l’Asie de l’Est, selon l’Observatoire en géostratégie de Lyon. « C’est une pratique établie et totalement tolérée à tous les niveaux, éclaire Christophe Gargiulo, fondateur du Cambodge Mag. Accéder à un personnage important pour une interview, avoir accès à tel ou tel site passe toujours par la case ‘’commission’’. Il y a une expression en khmer signifiant ‘’partager le riz…’’. Cela peut choquer nos concepts occidentaux mais rien n’est plus normal au Cambodge et même en Asie en général. »

La corruption intervient dès lors qu’une enquête critique est sur le point d’être publiée. « Beaucoup de journalistes acceptent de l’argent en contrepartie de leur silence. Personnellement, j’ai toujours refusé. Je n’ai pas choisi d’être journaliste pour être corrompu par des hommes d’affaires », clame May Thitthara.

Certains médias jouent le jeu et publient de faux éditoriaux contre rémunération. « Pendant un long moment, il y avait deux médias anglophones, le Cambodia Daily et le Phnom Pehn Post, raconte Lauren Crothers. Le Khmer Times est nouveau mais est déjà attaqué en raison de plagiat. Il est considéré comme très progouvernemental. Les trois diffusent des éditoriaux pour lesquels ils touchent de l’argent. Le Khmer Times a même déjà publié de faux éditoriaux. » Jerome Taylor précise que le Cambodia Daily et le Phnom Pehn Post « continuent à éditer, de temps en temps, des enquêtes critiques envers le gouvernement ».

Ceux qui décident de diffuser malgré les propositions d’argents sont menacés, voire tués. Le 11 juillet 2008, Khem Sambo, journaliste travaillant pour un média d’opposition, se fait tirer dessus alors qu’il roule sur sa moto avec son fils de 21 ans, également assassiné. Les derniers reportages de Sambo portaient sur des allégations de corruptions du gouvernement. En 1994, Nun Chan est abattu après avoir reçu plusieurs avertissements et menaces de morts anonymes pour sa couverture de la corruption du gouvernement.

Cette pratique est telle que les journalistes monnayent parfois leur silence. « Dans quelques cas, les journalistes qui ont été tués faisaient partis de ceux qui menacent de publier leurs enquêtes s’ils ne sont pas rémunérés », confie Lauren Crothers.

Une autocensure naturelle

La presse écrite cambodgienne pratique une ligne éditoriale « très prudente » quand il s’agit de sujets relatifs au gouvernement, d’après Christophe Gargiulo. « Il est hors de question de critiquer ouvertement le pouvoir en place ou l’homme fort du pays, le premier ministre. »

« Aujourd’hui, ces journaux en sont réduits à pratiquer une autocensure pour des raisons très simples : il y a danger, physique et réel, et, la majorité du lectorat cambodgien, à mon sens, n’a pas été éduquée pour s’intéresser aux problèmes qui affectent le pays, faute de lecture disponible, analyse le fondateur du Cambodge Mag. Le fait divers et le people restent les principaux sujets prisés des lecteurs et, il n’est pas certain qu’un journal khmer d’opinion, en sus des sérieuses difficultés qui l’attendent, ait un avenir économique. Aujourd’hui, bien entendu. »

L’autocensure s’applique également à la presse télévisée et la radio. Pourquoi ? « La totalité des chaines TV appartiennent à des gens proches du pouvoir donc ce n’est pas leur intérêt de contrarier leurs amis », décrypte Christophe Gargiulo. Ce dernier retrace les contraintes « draconiennes » imposées par les chaînes TV Aspara et CTN : « pas de critique du pouvoir et des politiques locaux, bien sûr ; pas de sujet impliquant le Vietnam ; pas de critique sur le grand ami chinois ; pas de mini-jupes ou de jambes dénudées ». Des exigences qui laissent peu de place à la liberté de la presse.

Lauriane Sandrini

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