Vivre grâce aux réseaux sociaux, mais avec des pincettes

Au sommet de son art, sur les réseaux sociaux, le community manager (CM) fédère les communautés sur Internet. Pour vous, Buzzles a discuté avec des CM d’horizons différents, pour comprendre l’engouement que suscite ce métier.

Savoir utiliser les réseaux sociaux : ça peut être un métier ! Crédit photo : facebook.com

Savoir utiliser les réseaux sociaux : ça peut être un métier ! Crédit photo : capture écran facebook.com

« Depuis 10 ans, le digital crée de nouveaux métiers, comme le community management », annonce Jacques Froissant, producteur directeur général du cabinet de recrutement Altaïde. « La grosse tendance du moment, c’est tout ce qui est lié au data », explique-t-il. Dans un article publié le 30 janvier, Le Figaro Etudiant établissait une liste des métiers d’avenir. Parmi eux figurait le community manager, également appelé « gestionnaire de communautés ».

Longtemps dans l’ombre, l’animateur de communautés est devenu en à peine cinq ans l’agitateur de curiosités le plus en vogue sur le net. Sur Twitter, où la concurrence règne, chaque minute plus de 347 000 tweets sont envoyés dans le monde. Un endroit où le community manager doit tirer son épingle du jeu en adoptant une stratégie apprise sur le terrain.

Un métier de longue haleine

Animer les réseaux sociaux : c’est un sujet qui trouve de plus en plus sa place dans les débats liés à l’évolution des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Evoqués au cours des dernières Assises du journalisme, les réseaux sociaux sont « la nouvelle donne du journalisme ».

« Un statut qui va de plus en plus se professionnaliser » selon Camille Diao, qui joue sur deux tableaux dans le pureplayer Streetpress, à la fois community manager et journaliste. « On va bientôt voir des formations spécialisées et de vraies carrières de CM. » « Aujourd’hui les gens font ça encore par hasard et temporairement, comme moi » raconte-t-elle. Une vision contestable pour Zélia Randon, community manager en freelance. Elle s’est dirigée dans cette voie après avoir validé un bac littéraire et un an de licence en histoire de l’art : « Il y a toujours eu besoin de personnes pour animer les forums. C’était avant un statut, c’est aujourd’hui un métier établi qui a même un code ROME chez Pôle Emploi. » Zélia travaille davantage avec des entreprises et des annonceurs par le biais de plusieurs agences.

Camille Diao officie sur Streetpress et Radio Nova. Crédit photo : streetpress.com

Camille Diao officie sur Streetpress et Radio Nova. Crédit photo : capture écran streetpress.com

Si les technologies liées au numérique se sont rapidement développées, les métiers qui en découlent ont mis beaucoup plus de temps à se faire reconnaître. Aujourd’hui, différentes écoles françaises proposent davantage de formations liées au tout numérique au niveau Master. C’est le cas de l’ISEFAC Bachelor, l’INSEEC et la France Business School.

Connivence entre journaliste et community manager

Pour avoir été évoqué au cours de plusieurs Assises du journalisme, le métier de community manager est-il pour autant lié à celui de journaliste ? « On ne fait pas du tout le même métier, estime Kim-Lou Villeval, community manager du festival d’été Cabaret Vert à Charleville-Mézières. On anime une communauté, on organise des jeux, on fait des blagues, des sondages… mais nous ne sommes pas en concurrence. » Pour autant, Grégor Brandy, journaliste chez Slate, accorde de l’importance à la formation en journalisme : « Je sors de l’IPJ [NDLR : Institut pratique du journalisme, université Paris-Dauphine], bien sûr ce n’est pas obligatoire de suivre ce genre de formation. Mais c’est sûrement plus facile pour un community manager, afin de communiquer dans une rédaction. »

Grégor Brandy. Légende : Pour Grégor Brandy, la formation est importante. Crédit photo : slate.fr

Pour Grégor Brandy, la formation est importante. Crédit photo : capture écran slate.fr

Ainsi, le schéma traditionnel sectorisé du journaliste, chargé de communication et attaché de presse longtemps prodigué est maintenant confronté à de nouvelles considérations. Le community manager s’est immiscé dans les trois professions en chamboulant tout. Etre CM dans un média, c’est vulgariser la diffusion du contenu, mais en même temps mettre en exergue le travail des journalistes. « Il faut en tout cas des qualités de rédaction, c’est indéniable », réfléchit Zélia. Grégor complète : « Le community manager est complémentaire au journaliste. On travaille sur le Web, et beaucoup de gens viennent lire nos articles à partir des réseaux sociaux. S’en couper c’est se tirer une balle dans le pied, et je ne pense pas vraiment que la presse ait besoin de ça en ce moment. »

Du sang-froid

Travailler sur les réseaux sociaux ? Un métier d’avenir certes, mais aussi un métier d’image. Internet, et particulièrement les réseaux sociaux, est un lieu où les personnes se rencontrent… ainsi que leurs égos, révèle le sondage Ipsos publié fin 2014. « 71 % des Français utilisateurs d’Internet se sont déjà recherchés sur Internet. 28 % le font plus d’une fois par an. » Cette tendance se nomme l’ « egosurfing » ou dans une forme plus aigüe le « vanitysearching ». Avoir du sang froid et de la contenance : une qualité nécessaire pour prétendre au poste. A Kim-Lou de confirmer : « C’est une erreur fatale de s’emporter et de prendre les réflexions des internautes à titre personnel. Dans ce cas, je préconise de répondre toujours avec humour. » « La grosse catastrophe que peuvent causer les fautes d’orthographe aussi ! Même s’il y a un papier génial derrière, il y aura toujours quelques personnes qui ne regarderont que ça » rapporte Grégory comme un air de déjà vu. Zélia, de son côté, affirme qu’il n’y a pas de « recette secrète pour animer une communauté », chacun a sa manière, sa particularité, son ton pour gérer sa médiation sur les réseaux sociaux.

Un avenir fructueux

Trois à six réseaux sociaux par jour. Au quotidien, les nouveaux spécialistes de la communication sur les réseaux sociaux travaillent avec une multitude d’outils à leur disposition. Plus les réseaux sociaux et plateformes de partage se multiplieront, plus le besoin sera important de recourir à des professionnels et spécialistes de la communication web.

La dernière personne que Buzzles a sondé, c’est Willy Clauzel, ancien étudiant en communication et cofondateur du site d’information alternative Ijsberg. Toujours connecté, il  découvre le métier de community manager grâce au site « Les perles de CM ». Il met en garde contre les préjugés : « Le grand public pense qu’être CM c’est répondre aux questions sur Twitter et aux commentaires sur Facebook. » « D’ailleurs quand tu expliques ton métier à tes parents, ils te disent ‘Donc tu fais du Facebook toute la journée ?’, c’est dommage parce que c’est vital pour un média. » Willy dépeint la triste réalité du moment. Si l’agitateur de communautés est pour le moment un métier encore mal reconnu, c’est parce que notre société manque de recul sur l’ère du tout numérique. Il faut laisser du temps au temps.

Willy Clauzel, community manager chevronné d’Ijsberg. Crédit Photo : ijsbergmagazine.com

Willy Clauzel, community manager chevronné d’Ijsberg. Crédit Photo : capture écran ijsbergmagazine.com

Etre patient et tout son contraire ; c’est ce sacré dilemme imposé par les nouvelles technologies, toujours plus évoluées et rapides chaque jour. Parier sur dix ans l’évolution du métier d’agenceur de communautés est donc aussi peu pertinent. Cela n’empêche cependant pas les professionnels de se prononcer : « Le community manager va de plus en plus guider le contenu des rédactions, car il doit être capable d’anticiper les attentes des lecteurs sur le web » déclare Willy. Grégor ne s’imagine pas « les réseaux sociaux disparaître un jour » non plus que leurs usagers. « Dans dix ans, je vois véritablement un essor du métier de Content Strategist, qui fait partie de mes compétences » annonce Zélia, freelance partie dans l’aventure du digital. Quant à Kim-Lou, elle pense que l’engouement autour du métier va littéralement exploser, et qu’il sera reconnu à sa juste valeur, plus comme «  un métier couvert à 90% par des stagiaires », lance-t-elle en souriant.

 Lucile Moy

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