[Royaume-Uni 3/4] Tabloïd : le vilain petit canard de la presse britannique

C’est l’histoire d’un format, devenu ligne éditoriale. Décrié par ses pairs, le tabloïd est passé du petit canard au grand cygne. Cependant son plumage blanc reste entaché de scandales.

280 mm × 430 mm, un peu plus grand que 20 minutes, légèrement plus petit que Le Figaro,  le tabloïd se calque sur une feuille A3. Un format vieux d’un siècle qui a évolué vers une ligne éditoriale dont seuls les Britanniques ont le secret. Une mesure de trash, une dose de sensationnel, une part de provocation, et une goutte d’investigation, secouez le tout et vous obtenez The Sun, le Daily Mirror, ou encore le Daily Mail. Des quotidiens anglophones de portée nationale ou internationale qui se portent bien. Tandis que le dernier numéro papier de The Independent paraissait fin mars et s’accompagnait du licenciement de 160 journalistes, la rédaction du Daily Mirror employait toujours plus de 600 plumes. Une bonne santé économique due à des ventes record. Le conservateur Daily Mirror s’écoule quotidiennement à 1.700.000 exemplaires et se classe ainsi à la vingtième position des journaux les plus vendus du monde. Un succès en kiosque grâce aux prix (dérisoires) de ces journaux. The Sun, par exemple est vendu pour tout juste 40 pennies (≃50 centimes d’euros).

D’autres ingrédients s’ajoutent à la potion magique des tabloïds. Le style d’écriture à la fois simple et accrocheur rend les tabloïds “captivants” pour Zoë, 21 ans, qui tente d’expliquer ce succès. “C’est un phénomène de société très étrange, cet engouement pour les tabloïds. Je pense que les gens sont fascinés par l’interdit qu’ils représentent”. Et de rappeler que lire cette presse à scandale est un plaisir partagé par des lecteurs de toutes tranches d’âge et catégories sociales. Katherine, 20 ans, avoue honteusement lire le Daily Mail, plus pour se divertir que pour s’informer : “Leurs articles d’actualité internationale sont trop politiquement dirigés pour moi, mais j’aime bien lire l’actualité de certaines célébrités, ça permet de pouvoir faire la discussion avec les copines. Mais on sait toutes que les propos de ces journaux sont souvent exagérés”.

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Victoria, étudiante britannique de 19 ans est encore plus critique. Elle exècre cette presse tabloïd qui “désacralise la famille royale et entache la réputation de journalistes sérieux. La plupart du temps, ils ne vérifient pas leurs informations et l’on apprend deux semaines plus tard que tel ou tel article était mensonger ou infondé.”. Elle leur trouve cependant un certain avantage : “Comme les tabloïds n’hésitent pas à aller loin dans leurs investigations, ils ont parfois aidé à découvrir des affaires criminelles qui n’auraient jamais vu le jour autrement”. En effet, les bénéfices des tabloïds britanniques leur permettent de se faire le porte-voix d’un journalisme d’investigation que les autres quotidiens nationaux ne peuvent plus s’offrir. En Juillet 2015, The Sun expose en Une le député Lord Sewel le nez dans la cocaïne sur la poitrine d’une prostituée, sobrement estampillé “Lord Coke”. Les photos et citations associées sont le fruit d’un travail d’enquête mené par les journalistes de la rédaction en collaboration avec les prostituées, ce en réaction à un code de bonne conduite que le député avait proposé au Parlement.

Aucun équivalent possible dans la presse française, outre-Manche l’attention se porte sur le Lord qui démissionne dans la foulée. Une liberté dans l’expression qui va jusqu’à la désacralisation de la famille royale. En 1992 le château royal de Windsor prend feu, les Britanniques découvrent la reine Elisabeth, abattue, au milieu des décombres de son enfance. Mais les tabloïds qui diffusent ces clichés y ajoutent la légende pragmatique “Qui payera ?”. Après des semaines de bras de fer entre cette presse et le pouvoir, la reine plie et c’est la famille royale qui règle l’addition des réparations.

 

Alex Gouty

Paul-Arnaud Boudou

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