Plus de tabou

(Crédit Photo: Charlotte Palau)

(Crédit Photo: Charlotte Palau)

Il est 22h30 et les abris de bus se remplissent. Julia sera là jusqu’à 3h du matin, perchée sur ses talons de 15 cm. Malgré l’hiver qui se termine, elle n’a pas froid. « Une question d’habitude », nous dit-elle.

En Roumanie, le SMIC avoisine les 200€, c’est moitié moins que ce que gagne Julia en une soirée à Cannes. Cette jeune roumaine de 27 ans est arrivée en France à l’âge de 19 ans. Dans son pays, elle était comptable. Elle a découvert Cannes par l’intermédiaire d’une amie et y a commencé la prostitution. Au début, avec son amie, elles se sont inscrites sur des sites internet de petites annonces, mais très vite elles ont opté pour le trottoir, plus simple et moins dangereux. « Sur internet tu ne vois pas qui te parle, ça peut être des fous.» Aujourd’hui cela fait 8 ans qu’elle se prostitue. Ses tarifs vont de 50 à 70€ selon les services, soit jusqu’à 200€ par soir hors saison. Avec l’arrivée de l’été et les nouveaux clients, ses revenus peuvent aller jusqu’à plus de 500€ par soirée.

Une nouvelle concurrence

Cela fonctionne comme pour des enchères, « je fixe le prix le plus haut abordable, et tout devient affaire de négociations. » Julia a une vingtaine d’habitués. Certains la rémunèrent 500 euros pour 2h, d’autres le strict minimum. Lorsqu’on lui demande pourquoi ses clients sont principalement des hommes mariés, elle répond :« En Roumanie, un proverbe dit : « Avec ta femme c’est soupe, soupe, soupe, parfois il faut une bonne grillade ». Souvent regroupées par nationalité, les filles tiennent à leur territoire « Je me suis déjà battue plusieurs fois pour défendre mon secteur ». Elle explique qu’avec l’arrivée des Albanaises et des Sénégalaises, les prix ont baissé. Pourtant pour Julia, ces nouvelles venues ne sont pas une menace puisqu’elles ne ciblent pas la même clientèle: « Leurs tarifs sont plus bas, mais leurs tenues sont vulgaires et provocantes. Mes clients ne veulent pas de ça, quitte à payer plus cher » Sous son trench noir, Julia laisse paraître une petite robe noire ainsi que des bas sexy mais discrets. On devine qu’elle est une femme assurée qui n’appartient à personne et surtout pas à un réseau.

« Les macs, c’est dépassé, c’était une réalité dans les années 80 »

Selon Julia, la plupart des travailleuses du sexe sur la Côte d’Azur ont emprunté cette voie par choix. Aujourd’hui, conscientes des bénéfices importants qu’elles peuvent réaliser, elles sont autonomes et gèrent elles-mêmes leurs revenus. « J’ai jamais eu de problème avec des macs. C’est trop risqué pour eux ». Essayer de recruter des filles indépendantes sur le trottoir leur fait risquer de se faire rattraper par la police. Les macs peuvent aussi apporter une sécurité face aux clients dangereux, Julia, elle, se défend seule. Sa première protection : refuser des clients, les trop jeunes ou ceux qui lui semblent suspects. La seconde, qui lui a déjà sauvé la vie, nous expliquet- elle, son Taser. Enfin, elle refuse, la plupart du temps, d’aller à l’hôtel. « Je suis dans sa voiture, si il y a un problème, je lui mets un coup de Taser et je pars, je suis revenue à mon arrêt de bus en cinq minutes ».

«En journée je me mets du vernis,je regarde la télévision, je mange…»

En journée Julia fait comme tout le monde, «Je suis une fille normale» assure- t-elle. Elle a quelqu’un dans sa vie qui « comprend et accepte sa situation ». « Il m’a connu comme ça, et, de toute façon, je ne ferai pas ça toute ma vie ». Elle confie avoir des projets pour l’avenir, et attend juste d’avoir mis assez d’argent de côté.

Une police bienveillante

« Les policiers sont là avant tout pour nous protéger », affirme Julia. Une dizaine de patrouilles de police municipale circulent chaque soir dans les rues de Cannes pour assurer la sécurité des travailleuses du sexe. La prostitution en elle-même n’étant pas pénalement sanctionnée en France, les agents n’ont pas le droit d’interpeller les prostituées. Celles-ci sont juste sous le coup d’un arrêté municipal, mis en place le 31 décembre 2011. « La seule raison valable pour arrêter une prostituée est le racolage. Il faudrait qu’elle soit extrêmement dénudée, presque nue, pour qu’on puisse parler d’un tel délit », explique Mathieu, trente-quatre ans, policier municipal à Cannes. Julia et ses collègues affirment se sentir en sécurité grâce aux forces de l’ordre. Les prostituées font cependant moins confiance aux associations chargées de leur protection. « Ces organismes sont de mèche avec les enquêteurs. Ils cherchent à nous soutirer des informations par rapport aux éventuels réseaux de proxénétisme installés sur la Côte d’Azur. Ils ne sont pas là pour nous aider », confie Tania, une prostituée roumaine installée à Cannes depuis cinq ans. Une cigarette à la bouche, assise nonchalamment sur un arrêt de bus de la Croisette, elle ajoute : « On fait un métier à risque, je l’avoue. Je suis souvent soulagée de savoir que la police garde un œil sur nous.»

 

Par Lora GOLEMINOVA, Léa REGUILLOT et Charlotte PALAU

Publicités