Un diplôme en prison

En prison aussi, le mois de juin est celui des examens. Rencontre avec des enseignants et des candidats qui s’y préparent dans des conditions particulières.

Teva Leone patiente devant la lourde porte bleue de la prison de Faa’a, située sur l’île de Tahiti, en Polynésie française. Dans ce centre de détention où il enseigne toute l’année, Teva est connu, mais les formalités d’entrée sont les mêmes pour tous. En attendant de pénétrer dans la prison, il regrette : « On est vendredi, c’est le jour des visites. D’habitude, les examens, c’est plutôt le lundi ou le mardi ». Ces examens ? Ceux du certificat de formation générale (CFG), qu’une vingtaine de détenus doivent passer aujourd’hui. Un diplôme dont le niveau requis est inférieur à celui du brevet des collèges. Mais qu’importe, l’objectif est ailleurs.

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La porte bleue est la dernière chose que nous pouvons photographier avant d’entrer. (Crédit : Emmanuel Durget)

Eviter la déshumanisation

Comme dans toutes les prisons françaises, l’accès à l’enseignement est un droit. L’inscription aux différentes formations est basée sur le volontariat, sauf pour les mineurs de moins de 16 ans, pour qui elle est obligatoire (à Faa’a, l’obligation scolaire est même prolongée jusqu’à 18 ans). Les volontaires n’ont pas d’âge, de 20 à plus de 50 ans. Tous voient en cet enseignement un meilleur avenir. Un paramètre indispensable pour « éviter la déshumanisation et maintenir une passerelle avec l’extérieur », comme l’explique Teva. Si l’on se demande forcément ce qui a poussé ces enseignants à choisir le milieu carcéral, leur réponse vient sans flottement : « Ça aurait pu nous arriver. J’ai déjà croisé un collègue ici, un problème de voisinage qui a mal tourné. Je retrouve aussi d’anciens élèves, qui me reconnaissent. » C’est donc avant tout l’humain qui crée la vocation ici.

On s’y croirait… presque

A l’intérieur, rien n’est anecdotique. Les deux salles de classe portent des noms de fleurs (salle aute et salle tiare). Ces salles sont décorées de panneaux qui rappellent les règles élémentaires de grammaire, de conjugaison ou de géométrie. Un croquis de Bob Marley et des aquarelles de paysages locaux renforcent le caractère accueillant de ces deux classes au beau milieu d’une prison. Tout est fait pour mettre les candidats dans les meilleures dispositions. Puis les sujets de français sont distribués, après l’émargement. Le texte parle de va’a (pirogue polynésienne), le sport national, qui rend tout de suite ces garçons plus concernés. Tous sont concentrés, appliqués. Comme lors de n’importe quel examen, certains se lancent, sûrs d’eux, d’autres sont plus hésitants, plus lents. Viennent les premières questions, sur ce qu’est « l’infinitif », ou à quoi sert « la feuille verte » avec le sujet. « C’est du brouillon », lui répond-on. « On n’est pas obligé d’écrire dessus ? », s’interroge-t-il naïvement. Rien n’est évident pour ces adultes qui, pour la plupart, passent leur premier diplôme. Pas d’excès de zèle non plus lorsqu’un des candidats demande à aller aux toilettes. Après tout, peu de risques, on est dans une prison. Mais une chose rappelle clairement que nous ne sommes pas dans une salle de cours classique : le bruit. Les quelques petites lucarnes qui apportent la lumière et un peu d’air ouvrent directement sur la bruyante cour intérieure. A chaque entrée où sortie, le cliquetis si particulier des clefs dans les lourdes portes vient troubler la concentration studieuse des détenus, ou plutôt, devrait troubler la concentration studieuse des détenus, tant tous semblent habitués au vacarme. Les portes sont claquées, sans réelle attention pour les candidats. « Y a des examens ici ! », peste un surveillant au bout du dix ou onzième fracas. Mais les détenus, eux, restent tête dans le guidon.

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La prison de Faa’a est reculée de la route principale, au début d’une vallée. L’humidité et la grisaille ajoutent au caractère austère du lieu. (Crédit : Emmanuel Durget)

Etudier en prison, une chance

Au bout d’une heure (une durée peu éprouvante pour des détenus non habitués aux épreuves), il est temps de mettre un point final. Moins rigide que lors d’une épreuve traditionnelle ou d’un concours de cuisine télévisé, on ne leur demande pas de lever les stylos. Chacun peut terminer sa phrase, ou un peu plus. Pas d’excès de zèle, encore une fois. La pression, qui était réelle avant l’examen, semble redescendre. « C’est la première fois que je passe un diplôme, je ne connaissais pas. Forcément j’étais stressé ! », résume Naea*. Un par un, chacun nous résume ses sentiments. Et inlassablement, la même chose revient : « C’est une chance de pouvoir étudier ici. On a des enseignants pour nous, qui nous expliquent bien. On apprend même des choses qu’on n’aurait pas apprises à l’extérieur », ajoute Henere. « Je voulais un diplôme pour quand je vais sortir, c’est pour ça que je suis volontaire », conclut Matahi.

*Les prénoms ont été changés

Faa’a, la pire prison de France ?

Rien n’établit clairement que la prison de Nuutania, située à Faa’a (à trois kilomètres de Papeete) est la pire de France (encore faudrait-il établir des critères précis). Pourtant, ici, en Polynésie française, tout le monde vous le certifie.
Evidemment, en Métropole, celle des Baumettes est la première qui vient à l’esprit lorsque l’on évoque les conditions inhumaines des prisons françaises. Mais Outre-Mer, d’autres centres de détention sont pointés du doigt. Longtemps, Nouméa fut célèbre pour son insalubrité. Et même si elle fait actuellement l’objet de travaux, elle reste surpeuplée.

En 2014, Le Monde révélait au grand jour la crasse qui couvrait les murs de la prison de Ducos en Martinique, et le manque de moyens sanitaires. La prison de Baie-Mahault en Guadeloupe a aussi eu droit à sa période de gloire dans le délabrement. Mais Nuutania a ses arguments pour repousser les limites de l’acceptable. Tout d’abord, sa surpopulation, supérieure à toute autre prison de la République. Alors qu’elle ne devrait accueillir que 165 détenus selon les normes, 416 détenus purgent leur peine à Nuutania. Soit une densité de 250 %. Les journalistes qui ont pu y entrer soulignent aussi son insalubrité.
Cependant, en Polynésie, une deuxième prison est en construction au sud de l’île, à Papeari. Elle devrait permettre de désengorger celle de Faa’a et de la rénover en y transférant petit à petit certains de ses détenus.

Emmanuel Durget

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