Les Damnés ont fait trembler le Palais des Papes

La Comédie-Française a secoué le Festival d’Avignon 2016 avec la pièce Les Damnés, de Ivo Van Hove. C’est une de ces illustres représentations qui font la renommée internationale du festival de théâtre. La rédaction de Buzzles y était et vous fait partager ce moment.

Les Damnés, c’est La pièce de la 70ème édition du Festival d’Avignon, qui s’est tenu du 6 au 30 juillet. Tout d’abord elle signe le retour de la Comédie-Française  dans la cour d’honneur du Palais des Papes après vingt-trois ans d’absence. Ensuite Ivo Van Hove ose le grandiose avec une mise en scène haute technologie qui scotche le spectateur à son siège, ne sachant plus où regarder tant il y a de choses à voir. Enfin elle touche le public en créant un pont entre la folie meurtrière nazie et celle des extrémistes d’aujourd’hui.

LES DAMNES - FESTIVAL D AVIGNON - 70e EDITION -

Le personnage de Denis Podalydès, Konstantin Von Essenbeck et son fils font le salut hitlérien. (Crédit : Christophe Raynaud de Lage)

La pièce a été réalisée d’après le film de Luchino Visconti de 1969. Elle se déroule en Allemagne en 1933 et met en scène les membres d’une riche famille allemande qui se déchirent  pour le pouvoir alors que le national-socialisme d’Hitler est en pleine ascension.

Propriétaires de grandes aciéries, ils manigancent complots et meurtres et n’hésitent pas à se rapprocher des S.S afin d’hériter du contrôle des usines et de garder main mise sur la fortune familiale. En somme c’est une partie de l’Histoire que la mise en scène d’Ivo Van Hove et le talent de la troupe de comédiens ont su transformer en une création artistique époustouflante.

Un décor qui annonce la couleur

Visuellement parlant c’est terriblement moderne. Près de 30 personnes sont sur scène. Le sol quadrillé est orange et les loges, à ciel ouvert, occupent tout l’espace gauche de la scène. On y voit les 12 acteurs de la Comédie se maquiller, se changer et attendre leur tour dans le froid glacial du jeudi 14 juillet.

LES DAMNES - FESTIVAL D AVIGNON - 70e EDITION -

Le metteur en scène Ivo Van Hove mélange théâtre et cinéma pour la pièce Les Damnés. (Crédit : Christophe Raynaud de Lage)

Une équipe de six« nettoyeurs » attend, assise, immobile et impassible, à droite de l’écran géant posé sur le fond de la scène. Ils interviennent régulièrement pour tout remettre en ordre, la table, les morts, le sang.

Sur le devant droit de la scène, quatre musiciens oppressent le public de leurs notes, appuyés par des sonorités électroniques ou des chants en allemand.

Derrière l’orchestre, sept cercueils alignés attendent d’être remplis. Ainsi, le public en déduit que sept personnages ne survivront pas au spectacle. Mortel. D’autant plus qu’à chaque fois qu’un couvercle se referme sur un mort, les spectateurs le voient hurler et agoniser en gros plan sur l’écran.

Enfin, sur le devant de la scène, une urne se remplit progressivement de la cendre des morts. Le décor, macabre, est planté.

@ARNOLD JEROCKI

L’agonie du Baron Joachim Von Essenbeck dans son cercueil est retransmise en direct sur grand écran alors que les comédiens continuent à jouer. (Crédit : Arnold Jerocki)

 

Un travail très minutieux pour un mélange des genres osé et bluffant

Mais ce qui fait des Damnés une prouesse, c’est sa capacité d’être à la fois une pièce théâtrale et cinématographique. Les déplacements, expressions, regards sont filmés en direct par deux caméramans constamment présents sur scène, et rediffusés sur l’écran géant. Chaque séquence est jouée et filmée de sorte qu’elle puisse être regardée en alternance, sur le plateau ou sur l’écran, grâce à une mise en scène extrêmement minutieuse et précise.

Les vidéastes emmènent le public jusque dans les couloirs du Palais quand les personnages quittent le plateau. Ils lui montre des choses qu’il ne veut pas voir en utilisant des gros plans et des effets spéciaux qui renforcent l’effet de suggestion. Cette technique ajoute un caractère pervers à la pièce et place le spectateur dans la position de voyeur complice de par son inaction. C’est par exemple le cas quand Martin von Essenbeck, le fils dérangé de la famille se livre à des attouchements sur une petite fille et que la foule, gênée, regarde en silence.

Ce mélange des genres n’a pas dû plaire aux puristes théâtreux, mais c’est un réel plaisir pour les cinéphiles.

FESTIVAL D'AVIGNON - COMEDIE FRANCAISE

Guillaume Gallienne et les acteurs de la Comédie-Française se sont habitués à l’omniprésence de deux caméramans sur le plateau des Damnés. (Crédit : D.R. Max ppp)

Un plongeon dans la terreur

Plus l’histoire avance, plus l’atmosphère malsaine devient effrayante. Les cris « Heil Hitler » donnent la chair de poule. Nu, le personnage de Denis Podalydès est traîné dans une mare de sang et celui d’Elsa Lepoivre est recouvert de goudron noir et de plumes qui se collent à son corps. D’autres, portées par le Mistral, tourbillonnent dans la Cour d’Honneur, ajoutant une beauté inattendue et bienvenue dans toute cette horreur.

Puis c’est l’apothéose funeste. Martin est pris de folie meurtrière, il se déshabille et se couvre de cendre mortuaire, avant de tirer sur le public. La sensation de réel est très réussie grâce au stroboscope et au vacarme qui reproduisent les rafales d’une mitraillette, mais aussi et surtout grâce au jeu d’acteur magistral de Christophe Montenez qui nous plonge dans la terreur. Car cette folie ne rappelle que trop bien les atrocités dont elle est capable.

ANNE-CHRISTINE POUJOULAT AFP

Le personnage interprété par Christophe Montenez, Martin von Essenbeck, se couvre de la cendre des morts de sa famille. (Crédit : Anne Christine Poujoulat)

Les Damnés constituent à la fois une pièce qui dérange, fascine, effraie, captive, choque et dégoûte. On adore ou on déteste ou les deux à la fois, mais n’est-ce pas là l’essence même du théâtre ?

La troupe de la Comédie-Française jouera à nouveau Les Damnés à la salle Richelieu de Paris du 24 septembre 2016 au 13 janvier 2017. Pour en savoir plus sur leur spectacle, d’autres articles sont à découvrir sur Télérama , France Culture ou encore Libération.

Elsa Hellemans

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