[INTERVIEW] Elisa Lewis : « On fait de la politique comme il y a cinquante ans »

Dans une démocratie décadente, alors que certains ont peur des changements, d’autres choisissent d’agir et de partir à la découverte de solutions. C’est le cas d’Elisa Lewis. Elle veut redonner le goût de la démocratie aux citoyens. Cette jeune militante a décidé de faire passer son message par un livre : « Le Coup d’état citoyen : ces initiatives qui réinventent la démocratie », co-écrit avec Romain Stiline et publié en septembre 2016. Un ouvrage qui décrypte la nouvelle démocratie qui se met tout doucement en place dans nos pays, une démocratie basée sur le partage des idées et des collaborations citoyennes.

 

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Première de couverture du livre co-écrit par Romain Stiline et Elisa Lewis paru en septembre 2016. (Crédit : D.R.)

D’où vient l’idée de ce livre ? 

Il vient de plusieurs constats. Des constats que tout le monde fait et sur lesquels il y a un large consensus, à savoir qu’on arrive au bout d’un système politique. Les fondamentaux de notre démocratie sont en train de se fissurer. Les trois mécaniques qui articulent et font vivre notre système politique sont à bout de souffle. La première est évidemment l’élection qui permet de faire le plein de légitimité au politique en se présentant tous les cinq ans devant les citoyens. C’est un mécanisme de plus en plus boudé par les électeurs. Lors des dernières élections, un citoyen sur deux ne s’est pas présenté pour voter, sans compter les milliers de personnes qui ne sont pas inscrites sur les listes électorales. Le deuxième dysfonctionnement est celui des partis politiques. Ils ont le monopole de la vie politique car ce sont eux qui désignent les candidats et écrivent les programmes. Ils orientent le débat public. Pourtant, ils sont de plus en plus vidés de leur sens car ils sont vidés de leurs adhérents. Au total, les adhérents représentent à peine 0,5% de la population, cela pose une vraie question de la légitimité du système. Le dernier constat est celui d’une crise de confiance très forte et d’une rupture entre les représentants politiques et les citoyens. Ce qui m’a vraiment frappée, c’est que ce système est en décalage avec notre société. Dans notre pays, on fait de la politique comme il y a cinquante ans.

Quelles sont les conséquences de ce système

Ce système ne peut créer que deux sortes de résultats. D’un côté, l’abandon de ceux qui ne se sentent plus représentés et qui ne croient plus qu’il soit possible d’agir sur le cours des choses, parfois il se transforme en rejet du système qui explique le vote des extrêmes, notamment FN. D’un autre côté, face à ce silence, il y a le bruit puisqu’aujourd’hui la seule manière de s’exprimer face au système politique est de s’exprimer bruyamment dans des manifestations, dans des occupations de places, sur des plateformes de pétitions. Il n’y pas d’interface pour dialoguer entre citoyens et responsables politiques.

Comment pouvez-vous décrire notre démocratie ?

Je dirais qu’on est dans une démocratie en situation d’obsolescence programmée. La verticalité et l’autoritarisme du monde politique rentre en conflit avec l’ouverture des modes de communications de l’ère des réseaux et l’envie d’engagement des jeunes générations.

Idéalement, à quoi ressemble la démocratie de demain ? 

Dans notre livre, on propose quelques solutions pour la plupart institutionnelles comme le septennat non renouvelable et le non-cumul des mandats. Des propositions qui vont aérer la démocratie. Le problème dans cette façon de raisonner, c’est qu’on est sur des propositions tellement institutionnelles qu’on réserve la question de la démocratie à des experts institutionnels, on exclut les citoyens de la réinvention de la démocratie.

Pour cela, on a voulu aller à la rencontre d’innovateurs politiques : élus, militants, activistes, hackers, entrepreneurs civiques… Qui font bouger les lignes de la politique et qui remettent les citoyens au cœur de notre démocratie. Notre conviction c’est que nous sommes à un tournant car notre démocratie à fonctionné depuis deux cents ans dans un système “je vote et je me tais”. Ce n’est pas une utopie, une nouvelle démocratie est d’ores et déjà en marche.

Quelles sont les valeurs essentielles pour une démocratie efficace ? 

Il faut qu’elle soit ouverte, collaborative, dynamique, et beaucoup plus inclusive. Notre problème, c’est qu’on a réduit un grand projet politique à un petit système d’institution. La démocratie c’est un projet de société, une façon d’être ensemble et de protéger les plus faibles. Il faut assurer à tous d’avoir une voix c’est le grand aboutissement de la démocratie.

Est-ce réalisable ?

Oui. La réalité est qu’elle se met déjà en place. Pour notre livre on a rencontré plus de 80 acteurs et les choses sont réellement en train de bouger. Par exemple, en Islande dans quelques mois on va voir appliquer la première constitution 3.0 rédigée par des citoyens tirés au sort puis par un comité de citoyen élus. Le tout alimenté par les Islandais sur une plateforme numérique. Les constitutionnels jugent que c’est l’une des constitutions les plus abouties au monde en termes de droit politique, sociaux et protections d’environnement. Aujourd’hui c’est une innovation politique remarquable qui est menée par le Parti pirate.

Dans votre livre, vous allez souvent à l’étranger chercher des réponses au problème de la démocratie, n’y a-t-il pas de réponse en France ? 

Si bien sûr, mais il y a un vrai intérêt à ouvrir notre pensée. La crise démocratique n’est pas spécifique à la France, beaucoup de pays rencontrent ce problème. Il y a des alternatives qui émergent un peu partout, comme en Espagne avec Podemos. En France, nos communes restent des laboratoires de réinvention politique très intéressantes. À Saillans, une nouvelle équipe municipale a été mise en place depuis 2014 suite à un processus extrêmement ouvert et participatif. Aujourd’hui, ils incarnent la démocratie participative réinventée. Au niveau national, dans le livre on parle de l’initiative “Parlement et Citoyen” qui permet aux députés de co-écrire les lois avec les citoyens. Elle a été utilisée par la Secrétaire d’Etat au numérique Axelle Lemaire pour rédiger son projet de loi “République dynamique”. Elle a eu plus de 20 000 contributeurs qui ont commenté, réalisé et amendé ce texte de loi qui a été complètement réécrit à l’issue de cette consultation.

Pourquoi avoir choisi ce titre pour votre livre ? 

Il y a eu deux raisons au choix de ce titre. Premièrement, un coup d’état est un marqueur historique, un point de rupture. Aujourd’hui, on est sans doute dans un moment de basculement, d’où cet évènement. On peut et on doit faire beaucoup mieux. Deuxièmement, il s’agit d’un coup d’état citoyen puisqu’on doit absolument remettre l’exercice de la citoyenneté au cœur de la vie politique.

Vous êtes la vice-présidente du collectif Démocratie ouverte, expliquez-nous cette initiative. 

Elle existe depuis 2011. C’est un collectif qui fédère des innovateurs démocratiques français, des porteurs de projet comme voxe.org, “Parlement et Citoyen” et la primaire.org. Elle réunit également des citoyens intéressés qui souhaitent s’engager dans ce genre d’initiative. Nous, en tant que collectif, on fédère et anime cette communauté. On organise des ponts avec le monde de la recherche. On travaille constamment avec des chercheurs, toujours dans le but de vulgariser ces outils au plus grand nombre.

Propos recueillis par Julie dos Santos

 

 

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