Divines, « On n’est pas des prophètes »

Divines, c’est le premier film de la réalisatrice Houda Benyamina. L’histoire d’une jeunesse en quête de pouvoir et de réussite, là où l’asservissement et le désespoir règnent en maître. Le film, primé au festival de Cannes en mai dernier, cartonne encore en salles sept semaines après sa sortie. A l’occasion du festival de Mouans-Sartoux, Buzzles est parti à la rencontre des trois actrices principales, Oulaya Amamra, Déborah Lukumuena et Jisca Kalvanda. Un trio plein d’énergie et qui a des choses à dire.

Oulaya et Jisca après Le Commencement, vous tournez ensemble dans Divines, vous semblez déjà inséparables. Comment est né ce lien ?

Oulaya : Déjà on habite toutes les deux à Viry-Châtillon (dans l’Essonne, NDLR). Mais on s’est connues au théâtre à l’âge de 14 ans, à partir de là on s’est suivies on a fait notre formation ensemble, ensuite on a fait une formation cinéma à 1000 Visages, c’est une association qu’a créé Houda (Houda Benyamina la réalisatrice de Divines, NDRL), à partir de là on a fait des courts métrages ensemble et ensuite Le Commencement, et nous voilà à nouveau réunies pour Divines aujourd’hui.

Et toi Déborah quel est ton parcours ?

Déborah : Moi j’avais jamais fait de théâtre, j’étais à la fac loin du cinéma, et j’ai atterri sur Divines en répondant à une annonce. A partir de là j’ai fait neuf mois de casting. C’est là où j’ai rencontré Jisca et Oulaya qui me donnaient la réplique. Avec Oulaya on a commencé à être testées ensemble, ça a bien marché et au bout de neuf mois j’ai eu le rôle.

Quel est le message que vous voulez faire passer à travers ce film ?

Déborah : Aucun. Houda le dit souvent, on n’est pas des prophètes. Ce film c’est plus un constat, qui casse l’image fantasmée qu’on peut avoir de la jeunesse ou de la « banlieue ». Il parle aussi d’une autre couche de la pauvreté, par exemple les camps de Roms qui sont abordés. Il y a des gens qui ont du mal à y croire mais oui au XXIème siècle à l’heure de l’iPhone, y a des camps de Roms qui poussent à foison au bord des autoroutes, où les gens n’ont pas accès à l’eau et vont la chercher dans des puits comme Oulaya le fait dans le film.

Comment est perçu votre succès dans vos quartiers respectifs ?

Jisca : Les gens sont très fiers !!

Oulaya : Ils sont fiers qu’on représente leur ville, leur quartier. Moi, les mecs en bas de chez moi rigolent avec moi, ils m’appellent même Dounia (le nom de son personnage dans Divines, NDRL). Ils m’ont dit « on n’est pas allés au cinéma depuis super longtemps et là on te voit dans l’écran », ça leur fait tout drôle alors qu’on se voit tous les jours. En fait, ils pensent que c’est quelque chose de complètement inaccessible, donc forcément notre parcours, il crée un message d’espoir. C’est comme quand Houda crée l’association 1000 visages, elle crée aussi un message en donnant les moyens à des jeunes et en leur disant que c’est possible.

On est à Mouans-Sartoux, cette année le thème du festival c’est « Vivre ! ». Qu’est-ce que ça signifie vivre pour vous ?

Jisca : Pour moi « vivre » ça va avec « ensemble ». Le plus important c’est le vivre-ensemble, mais aussi l’égalité et la liberté qui l’accompagnent.

Déborah : Moi je dirais vivre ensemble mais en restant dans sa singularité. Par exemple entre Oulaya, Jisca et moi il y a beaucoup de points qui divergent mais ça ne nous empêche pas d’être amies et d’être bien ensemble. Il faut savoir vivre sa vie d’entité singulière, on est tous des entités différentes et il faut savoir vivre ensemble en acceptant d’être différent de l’autre. Ce qu’on a un peu du mal à faire en ce moment…

Oulaya : Pour moi vivre c’est ne pas se mettre de limites. Il faut savoir se dire que tout est possible. Par exemple, demain si je veux jouer une avocate ou un médecin, je ne vais pas me décourager toute seule en me disant que ça ne va pas marcher, que c’est pas fait pour moi. Par exemple, si demain mon objectif c’est d’avoir une Ferrari je veux pas me dire que c’est impossible.

C’est ton objectif ?

Oulaya : D’avoir une Ferrari non, mais d’avoir un appartement à moi dans Paris ça oui !

Déborah : Ou avoir une maison de campagne en Ecosse ! (rires)

Oulaya, tu as été encensée par la critique. Qu’est-ce que ça a changé dans ta vie ? Est-ce-que t’as eu des propositions de films ?

Oulaya : Oui, j’ai eu des propositions qui se sont présentées à moi mais j’ai fait le choix cette année d’aller au conservatoire étant donné que j’ai été admise. C’est un vrai choix, parce la première année on a pas le droit de tourner de film. La deuxième année est beaucoup plus flexible mais là pendant un an je ne vais rien tourner. Donc j’ai fait le choix de refuser pour l’instant ces propositions.

C’était quel type de films ? Quel type de réalisateurs ?

Oulaya : Des bons films, des bons rôles, qui m’offraient une bonne visibilité.

Tu vas être dans Tamara prochainement. Quel est ton rôle ?

Oulaya : Je suis la meilleure amie de Tamara. C’était une aventure totalement différente mais très agréable en soi parce que j’étais dans un moment où j’avais besoin de rigoler. C’est une comédie, c’est pour les ados, mais j’en avais besoin. C’est un personnage très frais qui est vraiment loin de Dounia (son rôle dans Divines, NDLR). C’est même les opposées.

Oulaya, vu que la réalisatrice de Divines est ta grande sœur, comment s’est passé votre relation ? Elle t’a ménagée ?

Oulaya : Elle était dure, forcément, avec moi vu qu’elle me connaissait, que j’étais sa petite sœur. Elle se permettait plus de choses. Mais je lui en aurais voulu si elle n’avait pas été dure avec moi. Ça nous a renforcées, parce qu’on a un bébé en commun. C’est notre premier film. On était déjà soudées, parce qu’il y avait beaucoup de pression. Pour une première expérience, ça va, je me suis plutôt débrouillée pour gérer le côté sœur réalisatrice. Sur le plateau, en tout cas, j’étais vraiment pas sa petite sœur.

Qu’est-ce que ça vous fait, à toutes les trois, d’être à Mouans-Sartoux pour présenter votre film ?

Jisca :  Ça nous fait plaisir, on est très contentes d’accompagner le film, on aime rencontrer le public, discuter, voir comment les gens reçoivent le film. C’est pas toujours pareil, par exemple il y a des lectures que les gens ont faites ici, alors que nous, on avait pas forcément cette lecture-là. On voit, nous, le film d’une manière différente et je pense que c’est super important pour un comédien qu’il y ait un après. Il faut pas qu’il y ait juste un pendant et un avant, il faut un après, c’est super important et on essaye, tant qu’on peut, de faire le maximum de dates, de rencontrer le maximum de personnes pour en discuter.

Vous-êtes très accessibles. C’est important d’être proche de son public ?

Jisca : C’est la base.

Mouans-Sartoux c’est un festival très classé à gauche. Politiquement, vous vous positionnez ?

(rires) Déborah : Je sais pas si je vais répondre à ta question, mais je pense qu’en faisant ce métier, on est déjà très politisées. Divines ne [représente] pas un parti en particulier. Je pense qu’avec notre métier, on est nous-mêmes politiciennes, à notre manière. On défend des choses qui vont un peu à contre-courant, comme je l’expliquais, on casse cette image fantasmée de la banlieue, donc c’est déjà très politique. Je trouve que ça fait déjà de nous des politiciennes, et c’est déjà pas mal comme ça.

Est-ce-que vous avez des modèles dans le cinéma français ?

Oulaya : Robert de Niro. Français ? Ah mince. Robert de Niro (rires).

Déborah : Moi, j’aime beaucoup Isabelle Huppert. J’ai rencontré beaucoup de personnes qui étaient pas trop d’accord avec moi mais moi j’aime beaucoup cette femme. C’est vrai qu’elle a une allure très froide, et apparemment elle est vraiment froide dans la vie, mais elle a une manière de tenir ses rôles à bras le corps que j’aime beaucoup. Après, je pense que le taulier, c’est Gérard Depardieu. Il a cette espèce de laisser-aller. Il y a une nonchalance chez lui que je lui envie, que je tiens clairement à lui voler et surtout, j’aime ce rapport qu’il a à la presse. Je trouve la presse très dangereuse et parfois très violente et j’aime beaucoup le rapport qu’il a avec.

Oulaya : Isabelle Adjani.

C’est ton dernier mot ?

Oulaya : Oui. Isabelle Adjani.

Propos recueillis par Mohamed Ben Maazouz, Antoine Medeiros et Léo Parmentier

 

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