#ANTICOR Médias : « La liberté, ça se vole ! »

Samedi 1er et dimanche 2 octobre, l’association Anticor a organisé au campus Saint-Jean-d’Angély de Nice ses universités. Au programme de la deuxième table ronde du samedi, « Médias, que changer pour tout changer ? ».

Si la matinée a été animée par un débat sur la justice, le début d’après-midi des universités d’Anticor a été rythmé par une table ronde sur les médias. Des invités de marque étaient présents pour débattre. Daniel Schneidermann, directeur d’Arrêt sur images, Bruno Gaccio, coauteur des Guignols de l’Info sur Canal +, Jean-Baptiste Rivoire, ancien rédacteur en chef adjoint de Spécial Investigation (Canal +) et Hélène Constanty, auteure de l’enquête Razzia sur la Côte d’Azur.

D’entrée, Daniel Schneidermann n’a pas hésité à remettre en question les médias et leur rôle. « Les médias, en théorie, ont vocation à dénoncer les corruptions, les fautes… Les médias sont censés être un contre-pouvoir. » Sans en dire plus, mais l’arrière-pensée est bien là. Le directeur d’Arrêt sur images rejette tout d’abord la faute sur les modèles économiques des médias, portés par des grands groupes français (BTP, banques, …). De quoi entretenir la censure d’une certaine information par intérêt. « La censure la plus visible est celle des enquêtes sur les annonceurs. Mais le financement publicitaire recherchant en permanence l’audience, la censure la plus pernicieuse c’est celle du complexe, celle de tout contenu qui nécessite de l’attention et présente le risque que le téléspectateur zappe. » Bref, il faut du court, du simple, quelque chose qui capte l’attention au détriment d’une réflexion plus poussée. Daniel Schneidermann s’est alors interrogé sur une exigence et une indépendance des médias, comme pour Mediapart, qui ne sont pas la norme dans les autres rédactions. Concluant ainsi que « la liberté des médias dépend beaucoup de la qualité, de la personnalité des actionnaires. »

 

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A l’issue de la table ronde, Bruno Gaccio a accordé une interview à Buzzles (crédit photo : Maxime Gil) Cliquez sur l’image pour accéder à l’entretien.

« Canal +, le premier Mediapart »

Bruno Gaccio, l’ancien coauteur des Guignols de l’Info n’a pas alors manqué de réagir sur ce dernier point. « La qualité de l’actionnaire… La loi de 1993 faite par Edouard Balladur a permis à ses amis, des actionnaires, de se regrouper et de détenir plus de 51% des médias ! », s’indigne-t-il. Et de poursuivre. « Aujourd’hui si des actionnaires peuvent posséder des grands groupes de médias c’est que la loi l’autorise. Un investisseur prendra directement les recettes publicitaires. Il faut changer cette loi pour que les actionnaires soient plus éclectiques pour ouvrir les débats sans pressions des actionnaires sur les sujets choisis. » Mais dans son domaine, celui de l’humour, l’ex-salarié de la chaîne cryptée n’a jamais demandé l’avis de sa direction pour Les Guignols. Car il le crie haut et fort. « La liberté, ça se vole ! Et Les Guignols ont volé la liberté. Elle s’est structurée toute seule. » Pour l’anecdote, Bruno Gaccio raconte que lors des élections législatives de 1997, l’émission devait être annulée juste avant les élections. Elle a été maintenue à la seule condition que n’apparaisse aucune marionnette de politiciens. Mais Bruno Gaccio et ses collaborateurs font apparaître Jacques Chirac, alors président de la République. Preuve qu’ils étaient libres.

Une liberté qu’a également revendiquée Jean-Baptiste Rivoire, ancien rédacteur en chef adjoint de Spécial Investigation, là aussi sur la chaîne cryptée. Du moins, jusqu’à ce que le nouveau patron de Canal prenne ses fonctions. « On avait le sentiment d’avoir une liberté éditoriale. Mais cela a changé avec l’arrivée de Vincent Bolloré [président du conseil de surveillance de Canal+, NDLR] ». Si le journaliste estime que « Canal + a été le premier Mediapart’’ de la télévision, grâce à son financement par les abonnés, la donne a bien changé avec notamment l’enquête sur le Crédit mutuel qui ne sera pas diffusée sur la chaîne pour laquelle il travaille. Jean-Baptiste Rivoire met en garde face aux pressions subies par les journalistes, et particulièrement les lanceurs d’alerte. « Les médias sont anxiogènes. On se sent seul », a-t-il commenté. Et de poursuivre. « Mais en vérité, nous sommes plusieurs à avoir les mêmes idéaux. On est forts, nombreux et on fait peur. On ne peut pas être écrasés ! »

Hélène Constanty va encore plus loin. Selon elle, « seule une presse indépendante, sans actionnaires ni annonceurs, peut permettre une qualité des informations car la corruption est d’usage dans les médias. » Pour autant, l’auteur de Razzia sur la Côte d’Azur estime que l’émergence de l’information sur internet est une bonne chose. Et de conclure. « Cela permet des avancées sans précédents ». Comme avec l’exemple de Mediapart et du slogan : « Seuls nos lecteurs peuvent nous acheter. »

Maxime Gil

 

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