[INTERVIEW] Benoit Jacquot : « Il y a un air de fin du monde au cinéma »

À l’occasion de la sortie du film À Jamais, Buzzles a rencontré le réalisateur Benoit Jacquot. Césarisé pour Les Adieux à la Reine, le cinéaste nous parle littérature, ciné et fin du monde. Pilier du cinéma français contemporain, Benoit Jacquot a réalisé des succès comme Les Adieux à la Reine, Trois Cœurs et Journal d’une femme de Chambre. Le réalisateur de Le Septième Ciel et La Désenchantée sort un nouveau film, À Jamais, avec Julia Roy et Mathieu Amalric, adapté du livre Body Art de Don DeLillo. Sortie le 7 décembre 2016.

Dans votre filmographie, de Dostoïevski à Mirabeau, on retrouve beaucoup d’adaptations. Quand vous réalisez un film, quel est votre rapport à la littérature ?

C’est vrai que je m’inspire beaucoup de livres pour faire mes films. Avant d’être cinéaste, comme j’ai su lire très tôt, plutôt que d’être avec les autres enfants, je me suis mis à lire énormément et encore aujourd’hui, je lis beaucoup, quand bien même le cinéma est ce que je préfère aujourd’hui. On peut dire que les livres étaient pour moi ce que les voitures étaient à Howard Hawks. Les livres constituent un bon tiers de ma vie et ont forcément influencé mon travail à un moment ou à un autre.

Est-ce qu’il vous arrive lorsque vous lisez un livre de vous imaginer l’adapter sur grand écran ?

Cela m’est souvent arrivé, au moins la moitié du temps. Je m’imagine au moins un chapitre, un dialogue, un événement important et un film se met en scène dans ma tête, et ça, depuis que je suis enfant, depuis que je lis Jules Verne.

Vous avez fait des adaptations de tous types d’auteurs. Avez-vous modifié votre approche avec The Body Artist de Don DeLillo (dont le film est inspiré, ndlr), un auteur souvent réputé inadaptable ?

Il faut toujours penser de la même manière, je ne prends pas les livres de façon thématique mais comme des instruments, pour m’en servir. C’est pour cela que j’aime m’appuyer sur des livres qui ne sont pas forcément des chefs d’œuvres pour les utiliser en tant qu’outil. Du coup, j’aurais beaucoup de mal à adapter mes livres de chevet, que j’aime beaucoup.

Que pensez-vous de l’idée selon laquelle une adaptation doit être considérée comme une œuvre à part entière et non pas comme une simple retranscription ?

C’est exactement cela. Ce n’est que mon avis mais, peu importe d’où il vient, j’essaye de voir un film comme si aucun autre n’existait, c’est aussi comme ça que j’essaye de tourner. On reste bien évidement nourri par nos références mais ma position de metteur en scène reste la même que celle que j’ai en position de spectateur. Il est aussi arrivé que des films que je croyais ne pas aimer finissent par m’attraper, et je finis par les trouver incroyables.

Est-ce que vous accordez une importance aux critiques qui jugent vos films ?

Bien sûr, je les lis et ça m’intéresse beaucoup. Ce n’est pas parce qu’un critique a dit que ce j’ai fait est « pourri » que je vais m’y résoudre. Mes films se rapprochent au maximum de la silhouette que je me faisais de ceux-ci. Il arrive qu’un film n’ait pas la force que j’espérais mais j’essaye toujours de faire le long métrage que je voudrais voir.

Vous avez déclaré qu’un air de fin du monde planait au-dessus du cinéma, vous pouvez nous en dire plus ?

C’est une vision qui est propre à l’âge que j’ai. Mes enfants d’une vingtaine d’années, eux, n’ont pas cette sensation ou cette vision. J’ai eu leur âge dans les années 60 et on se sentait comme au début du siècle. Je pense que c’est à partir du début du XXIe siècle que les révolutions techniques, qui concernent le monde entier, en particulier dans le cinéma, ramènent des images archaïques. Cela ramène de vieilles peurs, des angoisses qu’on pensait réglées mais qui ont finalement ressurgi d’une façon très psychotique.

Vous axez souvent vos longs métrages sur le romantisme, comment pensez-vous les interactions entre les acteurs ?

La plupart du temps, mes films sont portés autour d’une figure féminine comme ici Julia Roy, j’adore explorer la féminité d’un personnage. Il arrive que dans certains cas, comme dans 3 Cœurs, les figures soient plus éparses. C’est comme une famille d’acteurs que j’arrive à constituer sur grand écran.

Qu’est-ce que vous conseillez à de jeunes réalisateurs qui essayent de s’immiscer dans un milieu cinématographique français toujours plus sectaire ?

Je pense que votre fin de question est fausse. Aujourd’hui, si l’idée est bonne, malgré bien entendu les obligations économiques, un film se fera. Quand bien même, battez-vous pour votre film, ne cessez jamais de filmer, aujourd’hui on a même des longs métrages tournés sur smartphone.

Quel est votre prochain projet ?

En janvier, je tourne un long métrage avec Isabelle Huppert, Gaspard Ulliel et donc Julia [Roy]. Il s’agit d’une adaptation du premier roman de la Série Noire de Gallimard, intitulée Eva et écrit par James Hadley Chase. Il avait déjà été adapté au cinéma par Joseph Losey avec Jeanne Moreau, il y a cinquante ans.

Propos recueillis par Roberto Garçon et Louis Verdoux

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