Congo, un génocide passé sous silence

La République Démocratique du Congo (RDC) est, depuis des décennies, décimée par des groupes armés qui pillent l’est du pays pour s’accaparer ses ressources sans que personne ne s’en émeuve. Pillages, mutilations, viols, meurtres de masse… c’est le quotidien du nord-est de la RDC. Amzat Boukari-Yabara, historien spécialiste de l’Afrique, nous livre son point de vue sur cette situation qui plonge le pays dans le chaos, dans une certaine indifférence politico-médiatique.

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Une jeune réfugiée rwandaise se tenant au milieu de ses compatriotes massacrés près de Goma, au Congo le 17 juillet 1994 (crédit photo : AFP / Pascal Guyot)

Des millions de morts en République Démocratique du Congo (RDC), c’est un génocide auquel nous assistons depuis plusieurs années, sans véritable réaction internationale. Riche en ressources minérales, la RDC est la cible de plusieurs milices armées qui n’hésitent pas à massacrer la population pour s’emparer du coltan, minerai essentiel au fonctionnement de nos portables, ordinateurs et autre téléviseurs.

Historien spécialiste de l’Afrique et auteur du livre Africa Unite ! : Une histoire du panafricanisme, Amzat Boukari-Yabara nous explique les causes du conflit et les raisons pour lesquelles ce génocide ne trouve pas d’écho au niveau international.

 

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Amzat Boukari-Yabara lors d’une interview avec Thinking Africa (crédit photo : M.Maonghe)

C’est à la suite du génocide au Rwanda en 1994 que la situation en République Démocratique du Congo s’est dégradée. Les rebelles rwandais ont franchi la frontière congolaise et se sont vengés en massacrant, à leur tour, les Hutus qui s’y étaient réfugiés. Est-ce que la culpabilité éprouvée par les Etats occidentaux quant au génocide rwandais les a amenés à adopter une politique pro-rwandaise laissant ainsi le champ libre aux rebelles rwandais ?

Le prétexte de l’invasion de l’est du Congo était de traquer les génocidaires qui s’y étaient dissimulés dans le flot de réfugiés fuyant les combats, mais il semble y avoir eu plusieurs projets : renverser le régime Habyarimana à Kigali dans un premier temps – d’où la question cruciale de déterminer la responsabilité de l’attentat sur l’avion présidentiel comme élément déclencheur – puis renverser le régime vieillissant de Mobutu à Kinshasa, afin de modifier l’équilibre des forces en Afrique centrale au moment où prenait fin la Guerre froide.  L’armée du Front patriotique rwandais (FPR) est quand même allée jusqu’à Kinshasa pour installer au pouvoir Laurent-Désiré Kabila et s’assurer du contrôle des postes-clés et ressources stratégiques du Congo. Plus que de la culpabilité, c’est surtout de l’indifférence et du cynisme qui se sont manifestés lors du génocide rwandais, ainsi que des dysfonctionnements assez conséquents de la part des organisations internationales. Quant à la politique pro-rwandaise des Etats-Unis, elle s’inscrit dans la mise en place au cours des années 1990 d’une nouvelle génération de leaders africains acquis au néolibéralisme. En ce sens, le régime de Kagamé vient compléter celui de son parrain ougandais Museveni.

«  L’économie de guerre profite indirectement à nos multinationales »

Aujourd’hui, la RDC est gangrénée par des groupes armés qui contrôlent le nord-est du pays. Pourquoi la RDC ne parvient pas à reprendre le contrôle de ses territoires face à ces milices qui pillent l’est du pays ?

La RDC ne contrôle plus son territoire depuis très longtemps. Les forces armées, les services de renseignement, les dirigeants politiques et les acteurs de la vie économique et sociale congolaise ne parviennent pas à trouver les moyens pour refonder l’unité politique de ce pays immense, riche en ressources et très varié du point de vue du profil des populations. C’est lié à des rivalités internes mais aussi des ingérences externes, qu’elles soient de type économique, politique ou religieux. Il y a eu une sorte de capitulation de la classe politique qui est aggravée par l’immobilisme des troupes onusiennes. Par ailleurs, les milices qui pillent l’est du pays évoluent sur des zones transfrontalières, et la RDC a de nombreux voisins. Des rapports indépendants ont montré que le Rwanda et l’Ouganda servent manifestement de base arrière et logistique à des milices qui se font et se défont. En se finançant sur le pillage des ressources et le racket des populations, les milices créent également une économie de guerre qui profite indirectement à des acteurs de la vie politique congolaise, mais surtout aux multinationales.

« La communauté internationale se refuse à une autocritique

On parle de 6 à 10 millions de morts, ce qui ferait de ce génocide l’un des plus meurtriers de l’ère contemporaine. Pourquoi la communauté internationale reste-t-elle muette face aux massacres commis au Congo alors que c’est cette même communauté qui, au lendemain de l’Holocauste, avait proclamé « Plus jamais ça ! » ? Est-elle complice ?

Le Congo a connu, à l’époque où il était la propriété personnelle du roi des Belges Léopold II, entre 1885 et 1908, des formes de massacre et d’exploitation qui, en faisant chuter la population de 40%, ont conduit des auteurs et journalistes contemporains comme George Washington Williams ou Edmund Morel à parler de génocide, avant même l’Holocauste. L’histoire coloniale pose problème car elle conduit à convoquer devant le tribunal les grandes puissances, celles qui ont l’habitude d’imposer le droit, la justice, les valeurs, en un mot la « civilisation ». Il y a eu au moment de l’indépendance du Congo une complicité belge et américaine qui a permis l’assassinat de Patrice Lumumba, qui représentait un réel espoir, et la création d’une situation ingérable. Le Congo a été au cœur de la Guerre froide, le premier terrain d’intervention des Casques bleus et constitue encore aujourd’hui la mission la plus importante des Nations-Unies. Les résultats ne sont pas à la hauteur de l’enjeu et des moyens prétendument déployés. Il y a donc une autocritique à laquelle se refuse la « communauté internationale ».

Comment peut-on expliquer le silence médiatique autour de ce génocide ?

L’actualité médiatique repose en réalité sur des pics d’événements dramatiques. Un massacre brutal de centaines ou milliers de personnes qui intervient un jour dans un endroit réputé calme fera toujours plus de bruit médiatique que la mise à mort lente depuis vingt ans des populations de l’est du Congo. Par ailleurs, dans les autres régions, à Kinshasa la capitale, ou Lubumbashi, la seconde ville, la vie suit son cours. Les autorités congolaises elles-mêmes communiquent très peu sur la réalité de la situation, et refusent de voir l’état de guerre dans lequel leur pays se trouve. L’énergie pour débattre autour de la tenue des élections est plus importante que celle pour régler la crise à l’est ! Ensuite, il n’existe pas au Congo d’ennemi identifié : pas de « groupe islamiste » comme au Nord-Mali ou en Somalie, pas de « rébellion » avec un leader charismatique comme au Nigeria, les acteurs sont invisibles, et les victimes sont souvent présentées déconnectées de leurs bourreaux. On parlera des femmes violées dans l’est du Congo mais jamais de ceux qui commettent ces actes. Enfin, le génocide au Congo est éclipsé de manière parfois malsaine par la « success story » rwandaise, par un ressentiment xénophobe et raciste, et par tout ce qui se presse derrière : une économie de prédation et d’extraction florissante et dont les fruits se retrouvent dans notre quotidien mondialisé, dans la fabrication des avions, ordinateurs et téléphones portables que nous utilisons.

«  Des solutions pour mettre fin au conflit existent »

Quelles peuvent-être les solutions pour mettre fin au conflit ?

Il existe des pistes de solution, comme commencer par déplacer la capitale vers le centre ou l’est du pays afin de revoir l’assise territoriale du pouvoir. La diaspora anime beaucoup de cercles de réflexion pour refonder le Congo, il existe toute une intelligentsia qui est capable de faire le bilan de l’histoire et de reconstruire ce pays. Il faudrait aussi nécessairement associer certains pays voisins sur des projets politiques et économiques équitables permettant de redonner au Congo son autonomie et les moyens de sa politique. Le Congo a un sens dans un projet d’unité africaine en raison de ses moyens et de sa géographie, ainsi que de sa population et de sa culture qui rayonne dans le monde entier. Et bien évidemment de ses richesses. La fiscalité, par exemple, doit faire l’objet d’un travail de lobbying conséquent pour que l’Etat congolais récupère le contrôle des ressources et le bénéfice des recettes de ses produits, avec pour finalité une redistribution auprès de la population. Le système scolaire et sanitaire reste aussi à reconstruire pour enrayer la crise sociale au niveau de la jeunesse.

Propos recueillis par Marvin Guglielminetti

 

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