Indigène éditions, une maison pas comme les autres

Le nom de cette maison d’édition ne vous dit peut-être rien, pourtant ce sont eux qui ont publié le célèbre livre de Stéphane Hessel, Indignez-vous. Cette année, Indigène éditions fête ses 20 ans. L’occasion pour Sylvie Crossman, cofondatrice d’Indigène, de revenir sur l’histoire et le parcours pas comme les autres de cette petite maison d’édition militante.

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Sylvie Crossman, cofondatrice d’Indigène Editions entourée de deux de ses auteurs. (crédit photo : Laure Le Fur)

« Cela a été une expérience magnifique. C’est vrai qu’en 20 ans, on a réussi à faire des choses qu’on souhaitait profondément quand on avait 20 ans de moins. » Sylvie Crossman, cofondatrice d’Indigène Editions, ne peut cacher sa joie lorsqu’elle repense aux vingt années passées à la tête de la petite maison d’édition montpelliéraine.

L’histoire d’Indigène Éditions commence en 1996, en Australie. Sylvie Crossman est alors correspondante pour le journal Le Monde. Son compagnon, Jean-Pierre Barou, connaît quant à lui déjà bien le monde de l’édition pour avoir notamment travaillé avec Le Seuil. C’est à ce moment-là que le chemin du couple va croiser celui des aborigènes d’Australie. Une rencontre déterminante et forte qui va les convaincre que leur vision de ces peuples et de leurs sociétés est faussée. Ce constat les amène à s’intéresser de plus près à ces populations, avec une vraie volonté de comprendre : « Il ne s’agit pas de mettre en compétition un peuple contre un autre ou un type de vie ou de développement contre un autre. Mais de montrer qu’au fond tous ces peuples qui sont sur terre ont quelque chose à apporter au monde. Pour nous, les aborigènes d’Australie n’étaient pas des gens qui étaient en arrière de nos progrès à nous, mais qui avaient choisi un autre type de progrès que le nôtre. » De tout ce travail naissent plusieurs livres. Des livres sur les aborigènes, mais aussi écrits par les aborigènes. Vivant dans une société de tradition orale, ils ont accepté, aidés par les deux éditeurs, d’écrire sur leurs valeurs et leurs cultures. Cette expérience avec les aborigènes va être le point de départ d’un intérêt des éditeurs pour les indigènes des sociétés non industrialisées qui ont « opté pour un progrès de l’esprit plutôt qu’un progrès de la matière », comme l’explique Sylvie Crossman. Cet attachement à ces populations est visible au nombre d’ouvrages consacrés, notamment, aux Indiens d’Amérique, aux Tibétains, aux Maoris ou encore aux Inuits.

Puis la maison d’édition évolue ; « Petit à petit, on s’est rendu compte qu’au fond ces gens qui contestaient notre manière unique de voir le monde avaient aussi des alliés dans nos propres sociétés. C’est ce que l’on a appelé les indigènes de nos sociétés à nous. » Parmi eux, on retrouve notamment de grands scientifiques qui sont convaincus que ces sociétés différentes des nôtres ont quelque chose à nous apporter. Alors avec le temps, Indigène Editions décide de travailler à la fois avec les indigènes de nos sociétés occidentales, mais aussi avec les indigènes toujours très liés aux savoirs de la terre.

Créer pour résister

S’il y a bien une chose qui lie tous les ouvrages de la maison d’édition, c’est le désir de création. « Créer c’est résister, résister c’est créer », écrivait Stéphane Hessel en 2011. La création est une dimension très importante pour les fondateurs puisque, pour eux, toute vie doit en être une : « Pour un aborigène d’Australie que l’on a bien connu, la vie et la terre n’existent que si elles sont dansées, chantées ou peintes. Donc en tant qu’être humain, on a un devoir de création et c’est la création qui permet au monde d’exister et à la vie de se prolonger et de se perpétuer », témoigne Sylvie Crossman. C’est dans cette optique-là que la maison d’édition se place depuis vingt ans grâce à ses 150 livres publiés. Un nombre pas si énorme que cela, comparé à d’autres maisons d’édition. Indigène publie quatre à cinq titres par an, et c’est un choix que Sylvie Crossman assume : « On ne publie pas beaucoup de livres parce que ce qui nous intéresse, c’est de suivre ces livres depuis leur création jusqu’au moment où ils sont jetés dans l’aventure du lecteur, en librairie. » La maison d’édition cherche donc à être disponible pour chacun de ses auteurs, ce qui explique en partie les liens profonds d’amitié que nouent Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou avec leurs écrivains.

Être éditeur, surtout à Indigène Editions, ce n’est aussi pas juste se contenter de sélectionner des textes et de les publier. Le travail va bien plus loin. La maison d’édition a, pour les fondateurs, un vrai rôle à jouer dans un texte, chose qu’ils trouvent rare aujourd’hui. Sylvie Crossman s’explique : « On aime bien être sévère sur un texte. On aime bien le porter à son maximum. On conseille beaucoup nos auteurs et on les aide à porter leur texte au maximum de leur efficacité. Cela prend du temps et c’est un travail difficile parfois. Il ne faut pas trop brusquer l’auteur, car il est fier de son texte et peut être susceptible. »

Mais ce travail profond sur chaque texte n’est pas la seule caractéristique de la maison d’édition. Car suivre un livre, c’est également en susciter d’autres. « On n’a pas une manière de faire très classique. En général, chez nous, un livre en appelle un autre. C’est nous qui suscitons un peu les livres dans cette optique qui s’articule autour de cette notion de création et de résistance », reconnaît Sylvie Crossman. Cela a notamment été le cas avec Stéphane Hessel. Après le livre Indignez-vous, les deux éditeurs ont provoqué une rencontre entre Stéphane Hessel et le Dalaï-Lama. De cet échange entre les deux hommes naît un livre : Déclarons la paix. Aujourd’hui, Indignez-vous continue toujours à engendrer de nouveaux livres chez la petite maison d’édition…

Le moment Hessel

S’il y a justement bien un événement qui a marqué à jamais l’histoire d’Indigène, c’est Indignez-vous. « La réussite même, c’est le livre de Stéphane Hessel. Il a engendré un soulèvement de conscience dans le monde. Des gens se sont d’un coup réveillés sous la parole de ce vieux monsieur qui les rappelait à leur devoir d’indignation », confie Sylvie Crossman. Il est vrai qu’Indignez-vous est bien plus qu’un livre de trente-deux pages, tant son impact a été grand en France et partout dans le monde. Mais c’est surtout en Espagne que le livre a marqué les esprits. Un succès qui s’est traduit par la naissance du mouvement des indignés, et qui a, entre autres, amené à la création d’un parti politique inédit en Espagne, Podemos. Le parti a aujourd’hui une réelle place dans le paysage politique du pays, comme en témoigne l’élection de Manuella Carmena, première femme maire de Madrid soutenue par Podemos. Pour comprendre cet engouement, Sylvie Crossman et Jean-Piere Barou sont allés à la rencontre des fondateurs de Podemos mais aussi de Manuella Carmena. Deux livres voient le jour : Podemos, sûr que nous pouvons et Parce que les choses peuvent être différentes, preuve qu’Indignez-vous continue de susciter de nouveaux livres.

Le 20 octobre 2017, Stéphane Hessel aurait eu 100 ans. Un anniversaire que la maison d’édition veut célébrer, comme un hommage à l’auteur : « C’est encore en gestation, mais on voudrait par exemple faire un vrai album sur le livre d’Indignez-vous et son succès, publier des lettres qui nous ont été envoyées, publier des courriers d’éditeurs qui très vite se sont positionnés parce qu’ils pensaient que c’était un livre fondamental. »

La maison d’édition le reconnaît, elle aime bien qu’un livre fasse bouger les choses : « Pour nous un livre réussi c’est un livre qui produit un événement. » Quand on demande à Sylvie Crossman si elle espère que les prochains livres d’Indigène vont créer d’autres événements, elle ne cache pas son envie de revivre la même situation que pour Indignez-vous. « On espère toujours cela, mais un événement comme cela n’arrive qu’une fois dans une vie d’éditeur et c’est très bien que cela ne vienne qu’une fois. Cela veut dire que c’était quelque chose d’unique, de miraculeux, de merveilleux… »

Laure Le Fur

 Petite histoire de la collection « Ceux qui marche contre le vent ».

Si vous connaissez bien Indigène Editions, vous n’avez pas pu passer à côté de la collection « Ceux qui marchent contre le vent » . Il s’agit de petits livres à trois euros qui peuvent tenir assez facilement dans une poche. L’histoire de cette collection est directement liée à Mouans-Sartoux et à son festival du livre. « Mouans-Sartoux a joué un rôle fondamental dans cet événement éditorial. La petite collection Ceux qui marchent contre le vent, nous l’avons créée grâce à John Berger, un très bon écrivain anglais qui était au festival il y a environ 10 ans. Nous l’avons rencontré à ce moment-là autour d’un déjeuner. Il venait de publier en anglais un petit texte qui s’appelait Dans l’entre-temps, réflexion sur le fascisme économique. Il nous avait dit : « Tenez je vous le donne, publiez-le en français ». Comme le texte était tout petit, il a fallu que l’on crée une collection : d’où la collection Ceux qui marchent contre le vent », explique Sylvie Crossman. Pourquoi donner à cette collection le nom de Ceux qui marchent contre le vent ? Il s’agit de la traduction directe du nom des Omaha, un peuple sioux. La maison d’édition a voulu rendre hommage à ses origines et à son goût pour les sociétés non industrielles. Dans cette collection, on retrouve beaucoup de textes coup de poing, appelant « au réveil et à la révolution des consciences », selon Sylvie Crossman. Un des beaux succès de la collection est le livre Je suis prof et je désobéis de Bastien Cazals, qui a été vendu à près de 20 000 exemplaires. C’était avant l’arrivée du livre de Stéphane Hessel, Indignez-vous, qui a été écoulé à 2,5 millions d’exemplaires en France et 4 millions dans le monde : « un des plus gros succès éditorial qu’il ait été donné de voir depuis des années », confie Sylvie Crossman.

 

 

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