[INTERVIEW] Emmanuel Druon #1: « Il est plus économique de produire de façon écologique ».

« Entreprendre sans détruire », c’est un peu le leitmotiv d’Emmanuel Druon. C’est avec cette philosophie qu’il dirige la PME Pocheco depuis vingt ans. Tourner son industrie totalement vers l’écologie n’est pas impossible. Emmanuel Druon l’affirme, le modèle de Pocheco est reproductible dans toutes les entreprises.

Emmanuel Druon est un chef d’entreprise pas comme les autres. Depuis 1997, il dirige l’entreprise Pocheco, leader français dans la fabrication d’enveloppes. Avec ses 125 salariés, Emmanuel Druon a inscrit la PME dans une politique d’économie circulaire, que l’on appelle aussi écolonomie… Ce mot, ce n’est pas Emmanuel Druon qui l’a inventé. Il l’a en réalité emprunté à Corinne Lepage qui l’utilise dans son livre Vivre Autrement. Pour arriver à cette écolonomie, Emmanuel Druon et ses collègues se sont fixé trois objectifs : baisser la pénibilité et la dangerosité des postes, réduire l’impact de l’entreprise sur l’environnement et assurer le gain de productivité. Cela fait presque vingt ans que Pocheco a engagé ce tournant et, jusque-là, le pari semble réussi. Et ce n’est toujours pas fini… En effet, l’entreprise ne manque pas d’idées. Après avoir installé des panneaux photovoltaïques, Emmanuel Druon pense maintenant à l’éolien. Aujourd’hui, l’aventure va même bien plus loin pour la PME : Pocheco travaille avec des élus et d’autres entreprises à la création d’une vallée de l’écolonomie.

C’est l’histoire de cette entreprise en mutation qu’Emmanuel Druon raconte dans son livre Ecolonomie, publié en 2012. C’est au festival du livre de Mouans-Sartoux que nous avons pu rencontrer l’auteur. Entretien avec un chef d’entreprise déterminé à changer les choses.

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Emmanuel Druon lors du festival du livre de Mouans-Sartoux de 2016. (Crédit : Fabrice Le Ru)

Comment pourriez-vous définir la politique qui est en place dans votre entreprise depuis 20 ans ?

Je vais reprendre l’idée que je défends dans le titre de mon livre Ecolonomie : il est plus économique de travailler de manière écologique. Je pense qu’au XXIe siècle, l’industrie est possible à condition d’entreprendre sans détruire. L’enjeu ? Ce sont la raréfaction des matières naturelles, minières, fossiles, fissiles, halieutiques… L’enjeu, c’est aussi ce que nous dit le GIEC (groupement intergouvernemental des études sur le climat), soit de ne pas dépasser le seuil de bascule climatique au-delà des 2°C. Pour cela, nous devons changer un certain nombre de comportements et notamment nous, qui sommes dans l’industrie. Nous devons appuyer notre démarche sur l’utilisation de ressources renouvelables à l’échelle du temps humain et cela de manière constante, dans tous nos investissements et tout le temps. Notre entreprise était au bord de l’effondrement il y a 20 ans. Maintenant, elle fabrique 2 milliards d’enveloppes par an et a pu, avec cette façon de penser, se reconstruire complètement en renonçant au capitalisme financiarisé, c’est-à-dire en ne distribuant jamais de dividendes. Le développement est donc lent, progressif, régulier. On n’a pas besoin de devenir numéro un européen ou mondial pour être heureux, il faut juste qu’on puisse avoir du travail sans détruire les ressources. Mes 125 collègues et moi, nous avons renoncé à l’accumulation ou à la destruction créatrice qui était défendue par Joseph Schumpeter. On peut donc, à chaque investissement, baisser l’impact de notre activité sur l’environnement, baisser la pénibilité ou la dangerosité des postes et gagner de la productivité. Nous, cela nous a sauvés.

Concrètement, par quels changements dans votre entreprise êtes-vous arrivé à l’écolonomie ?

Je vais vous donner un exemple. En 1997, on utilisait des encres à base de produits toxiques, chimiques et des solvants qui nous obligeaient à porter des masques et des gants. On devait aussi mettre en place une zone pour se protéger contre les effets nocifs de toutes ces matières que l’on utilisait. En 1999, on s’est posé la question de savoir si on ne pouvait pas faire le même métier sans s’empoisonner, et sans empoisonner nos contemporains. On a donc cherché et trouvé des encres à base d’eau, de pigments naturels et sans métaux lourds, à partir desquelles on a pu totalement retirer les masques et les gants. Aujourd’hui on ne pollue plus du tout. Nous travaillons la recette des produits de nos enveloppes que ce soit pour l’impression, la pose de la fenêtre, ou le papier que nous utilisons, dès le fabricant de la matière première, en lui disant que nous ne voulons absolument que de produits qui soient recyclables et biodégradables. Pour que notre enveloppe le soit, il faut que toutes les ressources premières que nous utilisons et que nous achetons le soient aussi. C’est ce travail que nous avons fait en priorité et cela nous a permis de découvrir qu’il est plus économique de produire ou de travailler de façon écologique.

Autre solution écolonomique dont vous parlez dans votre livre et que vous appliquez à votre entreprise, ce sont les toits végétalisés, quel intérêt et pourquoi l’Allemagne est en avance sur la France dans cette solution ?

En Allemagne, il y a 10 millions de mètres carrés de toiture qui sont végétalisés tous les ans, en France, seulement 300 000. La raison, je ne la connais pas. Mais en effet, en végétalisant la toiture, on a fait plusieurs choses intéressantes. On a utilisé des plantes plutôt que des matières inertes pour recouvrir notre toiture. Ces plantes vont se nourrir de tout ce qui épuise d’habitude les matières inertes c’est-à-dire le soleil, le vent, la pluie, la neige, les écarts entre chaud et froid. Tous ces phénomènes naturels nourrissent nos plantes, qui croissent. Quant aux ressources inertes (tuiles, bitume, tôle), qu’on aurait pu mettre sur la toiture en remplacement, elles s’usent avec le ruissellement, le vent, le froid et cela craquelle… Donc en utilisant des matériaux naturels, nous avons fait un investissement qui est logique. Nous avons donné la chance à notre toiture d’avoir une durée de vie exceptionnelle. Ce qui veut dire que sur le plan économique, on a réalisé une économie substantielle. Dans toutes nos décisions, nous procédons de cette façon et ça marche.

Vous expliquiez tout à l’heure que vous n’utilisiez plus de produits chimiques. Maintenant, notamment pour nettoyer votre matériel, vous utilisez de l’eau de pluie et du savon de Marseille. Cette eau qui devient usée, vous l’envoyez dans des racines de bambous pour la filtrer. Les solutions sont partout autour de nous ?

Bien sûr. En France on a beaucoup de chance, car il y a plein de chercheurs qui cherchent et qui trouvent. Le CNRS s’est associé à l’époque avec Bernard Benayoun et Véronique Arfi. Ce sont des chercheurs, eux aussi, qui avaient créé une entreprise privée qui s’appelait Phytorem. Elle a malheureusement déposé le bilan depuis. C’est simplement le fruit de leur réflexion intelligente. Ils ont cherché et ils ont trouvé une plante dont le système racinaire active des bactéries qui décomposent les souillures. En effet, dans l’environnement, toutes les plantes ont des actions épuratrices. Par exemple, quand un arbre meurt et qu’il disparaît, il est complètement réutilisé par son environnement direct, que ce soit par des fourmis, des termites, des bactéries, des vers de terre ou des mycéliums. Toutes les formes de vie se servent d’autres formes de vie à un moment ou à un autre dans le processus. On n’a pas encore découvert tout cela, on est encore à la base. On commence à connaître un peu mieux notre planète, mais on ne la comprend pas encore bien. Il a fallu 4 milliards d’années pour que tous ces systèmes se mettent en place. Quelle intelligence étonnante, quel formidable réservoir de solutions ! Il faut juste qu’on se dégonfle un tout petit peu la tête et que l’on arrête de se prendre pour des génies avec nos nouvelles technologies. Tant que nos technologies s’appuient sur la destruction, je pense qu’on doit continuer de chercher. J’ai confiance dans la capacité humaine à rebondir.

Comment peut-elle le faire ?

Je fais pas mal de conférences. À chaque fois des gens, notamment des jeunes et des femmes entre 35 et 45 ans, viennent me voir et me disent « oui c’est comme ça qu’on voudrait faire ! Pourquoi on ne fait pas comme ça ? Vous proposez des solutions de bon sens ». Ces solutions existent et si on a été capable de les mettre en œuvre, d’autres pourront les mettre en œuvre à leur tour. Peut-être de manière un peu différente, mais en tout cas s’inspirer, s’enrichir de l’expérience que nous avons… Je crois beaucoup à cela. Je pense aussi que c’est en discutant et en partageant ensemble que cela va allumer des petites ampoules dans la tête des gens. Il y a plein de gens qui pensent déjà comme cela, ils ne nous ont pas attendus si vous voulez.

À la sortie du film Demain  de Cyril Dion et Mélanie Laurent, les gens applaudissaient très fort et se parlaient. On découvre que nous ne sommes pas les ennemis les uns des autres et qu’ensemble on sera plus solidaires pour trouver des solutions qui correspondent à la réalité factuelle du monde dans lequel on vit. Un monde fini avec des ressources finies. Donc, trouver des bambous, on en a été capable. Trouvez des sedums pour la toiture et récupérer les eaux de pluie, on en a été capable. Trouver des encres à base d’eau et de pigments naturels sans métaux lourds qui font que l’on peut nettoyer nos outils avec du savon de Marseille et de l’eau de pluie, on en a été capable aussi. Se chauffer à l’eau de pluie c’est aussi ce que l’on fait, puisque l’eau tombe sur la toiture, puis elle est récupérée par les plantes et une autre partie est envoyée dans les cuves. Avec cette eau, on nettoie les outils. Ces outils sont souillés, cela part dans les bambous et cela nourrit les bambous. La biomasse, c’est la tige du bambou avec laquelle on se chauffe. Donc on se chauffe à l’eau de pluie. Tout ça c’est possible, ça existe, ça fonctionne déjà, il y a juste à s’en inspirer.

Vous l’avez dit tout à l’heure, l’écolonomie tourne autour de trois grands concepts qui sont la réduction de l’impact sur l’environnement, le gain de productivité et la baisse de pénibilité et de dangerosité des postes. Pourquoi accorder autant d’importance au bien-être de vos salariés contrairement à d’autres entreprises ?

Tout d’abord, je n’ai pas des salariés, mais des collègues. Nous sommes une communauté de gens qui travaillent ensemble et qui essayent d’entreprendre sans détruire. Notre objectif, c’est d’essayer de considérer qu’il n’est pas obligatoire pour avoir du travail d’être dans la destruction. On n’est pas obligé de détruire les ressources, on n’est pas obligé de détruire le travail des autres. On peut essayer de s’insérer dans le tissu économique d’une manière qui soit bienveillante et plus douce que ce à quoi nous sommes confrontés la plupart du temps. Et avec ces raisonnements qui peuvent paraître un peu « bisounours », on est drôlement plus à l’aise dans notre travail. Avec mes collègues, on est dans une relation d’estime mutuelle et réciproque. On arrive à faire face à des crises graves. Cette solidarité, qui est assez naturelle, nous permet de tenir, y compris face à des difficultés, à des effondrements sur le marché. En 2011, l’entreprise a été frappée par un incendie. Nous l’avons surmonté. Nous avons aussi perdu un gros contrat, là encore nous avons surmonté cette épreuve. J’ai tendance à penser que cette façon de faire, où on privilégie la confiance plutôt que la défiance, la coopération plutôt que la compétition, nous permet, au XXIe siècle, d’exister malgré toutes ces crises. La raison pour laquelle j’en ai fait un bouquin, c’est pour raconter cela. Comme cette technique marche, je me dis que cela doit être reproductible, y compris à d’autres échelles. C’est aussi valable au niveau sociétal où il y a quand même dans notre pays riche, 8,5 millions de personnes en dessous du seuil de pauvreté, 10 millions de travailleurs pauvres et 5 640 000 personnes qui cherchent du travail. La notion de solidarité n’est pas un gros mot. On doit pouvoir travailler autrement, entreprendre sans détruire et tenir compte des problématiques de la société en priorité sur les problématiques d’accumulation capitalistique et de développement des entreprises.

Dans un extrait du film Demain dans lequel votre entreprise apparaît, on voit qu’avant vous conditionniez les enveloppes à la main dans des cartons. Maintenant vous les conditionnez en bobine grâce à des machines. Cela permet d’être plus rapide. Est-ce que vous n’avez pas supprimé des emplois pour en arriver là ?

C’est une question que l’on se posait aussi quand on a fait ce choix, car il ne faut pas que la modernisation soit équivalente avec la perte du travail. On a modernisé, car il y avait une pénibilité de travail. Mettre des enveloppes en boite, cela demande de porter 500 kg par jour, 7 jours par semaine et 210 jours par an. Au bout de plusieurs dizaines d’années de travail, cela engendre des troubles musculo-squelettiques, des troubles du canal carpien, donc des problèmes graves. Pour éviter cela, on a cherché des solutions et on a trouvé un moyen de conditionner les enveloppes en bobine ce qui fait qu’on ne les met plus dans des boites. Pour que cela ne corresponde pas à une perte de travail, mes collègues qui conditionnaient et qui étaient surtout des femmes, nous les avons formées à devenir contrôleuses qualité. Elles ont quitté le travail pénible pour venir sur un travail de contrôle de la qualité qui nous a permis d’augmenter le niveau de qualité de nos produits. Il faut savoir qu’à Pocheco, on passe 30 % de notre temps de travail à se former. Donc chez nous, la modernisation n’équivaut pas à la perte d’emploi, c’est le contraire. Cela permet de pérenniser le travail et l’entreprise en réduisant la pénibilité. C’est ça l’écolonomie.

Propos recueillis par Laure Le Fur