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 Le MAMAC de Nice organise jusqu’au 8 janvier une rétrospective du travail d’Ernest-Pignon-Ernest

Cette rétrospective du musée d’art moderne et d’art contemporain de Nice offre un panorama presque complet du travail d’Ernest Pignon Ernest, artiste plastique engagé, né en 1942 à Nice.

Son travail se caractérise par ses dessins anatomiques monochromes imprimés sur du papier journal puis collés dans un espace urbain. A la base de cette technique d’expression, on trouve son installation dans le Vaucluse en 1966, près des structures militaires de l’arme nucléaire. Souhaitant s’exprimer sur le sujet, l’artiste commence, comme pour tous ses dessins, par un grand travail de documentation. Il découvre alors la photographie d’un mur brûlé par l’explosion atomique d’Hiroshima. Sur ce mur subsiste le reflet d’un passant, projeté contre le mur par la force nucléaire. On en déduit que l’idée de l’image du corps à l’échelle 1 inscrit dans la ville provient de la rencontre entre Ernest et cette image.

Cette rétrospective ne propose pas les dessins qui furent collés sur les murs, mais des photos et des esquisses préparatoires de ces derniers, traduisant le goût de monsieur Pignon-Ernest pour le cadre dans lequel ses dessins s’intègrent et pour le travail préparatoire qui précède chaque prestation.

Cet article se propose de livrer deux lectures d’images présentes dans l’exposition. Chaque image présentant une profondeur symbolique peu commune, il ne prétend pas ici être exhaustif ou juste, mais donner envie au lecteur de flâner dans les salles du MAMAC pour tenter, à son tour, d’interpréter ces œuvres finement engagées.

L’image de l’atomiste Oppenheimer collée en 1982 sur l’usine pétrochimique de Martigues

L’artiste explique son choix de représentation du scientifique dans une attitude désignant le ciel de tout son corps comme la représentation d’un envol et d’une chute (un être conscient qui tombe regarde vers le haut, vers le dernier point stable qu’il ait foulé). Métaphorisant ici le châtiment de Prométhée (condamné par les dieux à se faire dévorer éternellement le foie par un aigle pour avoir donné le feu aux Hommes).

On aurait donc Prométhée, le génie humain à l’état pur (l’envol) et sa mort affreuse (la chute) : l’homme œuvrant à sa propre mort, une critique très fine de l’énergie atomique dans le sens où il reconnait ses bienfaits (l’électricité, la lumière, le feu) tout en rappelant son inévitable final…

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Jean Genet par Ernest Pignon-Ernest. (Crédit photo : Romain Lacau)

Photographie de Jean Genet en position christique, soutenu par deux hommes

Jean Genet (1910- 1986) enfant de la DASS, est un homme de lettre français connu pour son sujet de prédilection : le mal en tant que geste sanctifié.

Ecrivain génial et hautement provocateur, il sera sauvé de la prison à perpétuité par Jean Cocteau, qui découvre avec Jean-Paul Sartre ses publications et le considèrent comme le génie de son temps. Sartre ira jusqu’à écrire une longue hagiographie intitulée Saint Genet.

Partant de ces menus éléments biographiques, on peut expliquer la représentation christique de Jean Genet en rapprochant sa biographie de celle de Jésus. Genet est un moraliste de la société bourgeoise bien-pensante de l’après-guerre ; Jésus s’opposa à l’ordre judéo romain. Chantre de l’amour extrême et partisan d’une compréhension du mal plutôt que d’une condamnation de ce dernier ; le message principal de Jésus, quelque peu noyé dans les testaments, est « aimez-vous les uns les autres », ce qui suppose une certaine compréhension de son prochain (c’est-à-dire l’Autre). L’orphelin choisira une vie de misère ; un des seuls points sur lequel dominicains et franciscains s’accordent, c’est le dénuement de Jésus Christ.

Comme Jésus se fait crucifier, Jean Genet se fait écraser (condamnation à la perpétuité pour récidive de vol) par la société qui ignore ses appels, lancés à travers ses écrits. On pourrait ici, si l’on connaissait l’objet du larcin, le rapprocher du voleur injustement condamné par excellence dans la littérature française : Jean Valjean (Les misérables, Victor Hugo))

Genet est « sauvé » de la prison par deux intellectuels, Jean Cocteau et Jean-Paul Sartre, nouveaux apôtres chargés de faire connaitre au monde son nouveau prophète ainsi que son message. (et tout le monde s’appelle Jean ici).

Ernest Pignon-Ernest illustre ici sa volonté d’actualiser les mythes religieux, de les intégrer dans le paysage urbain pour les rendre accessibles. Ses œuvres d’une grande profondeur symbolique nous obligent pour les comprendre, à nous replonger dans la vie d’hommes ayant sacrifié leurs existences à un idéal engagé, généralement pour un humanisme éclairé.

Au-delà du caractère qualitatif, émotionnel et intellectuel, des dessins, on sent Une affection de l’artiste pour le reflet, l’imbriqué, la mise en abime. 

L’artiste colle un dessin sur une paroi urbaine, les passants regardent ce dessin.

L’artiste photographie l’œuvre et la vie qui se déroule autour d’elle : passants et voitures.

Cette photographie, encadrée et exposée dans les salles des musées pourrait à nouveau être photographiée avec son nouveau public, c’est à dire les visiteurs du musée.

Cette seconde photographie serait publiée quelque part, dans un journal par exemple, et serait à nouveaux admirée par un troisième niveau de spectacle : nous, les lecteurs.

En somme et pour conclure, si l’on veut voir une performance artistique d’Ernest Pignon-Ernest à Nice, il faut aller à l’Abbaye Saint Pons. Le sentiment qui se dégage de la rétrospective du MAMAC est une invitation à arpenter la rue, à la voir comme le véritable espace d’exposition, à l’investir comme espace d’expression. Si l’art renferme une quelconque vérité, elle n’est pas dans des salles blanches éclairées à la lueur des néons, mais dans la rue.

Romain Lacau

 

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