[INTERVIEW] Emmanuel Druon #2:  « Nous ne sommes pas en crise, mais en transition »

Depuis 1997, Emmanuel Druon dirige l’entreprise Pocheco, leader dans la fabrication d’enveloppe en France.Localisée dans le nord de la France, l’entreprise aentamé depuis 20 ans un tournant « écolonomique ». Pour Emmanuel Druon, l’écolonomie est applicable à toutes les entreprises et peut même être élargie à la société entière. Une mutation qui, selon lui, a déjà commencé…

Retrouver la première partie de l’interview ici.

emmanuel-druon-2

Le leitmotiv d’Emmanuel Druon ? « Entreprendre sans détruire » (Crédit : Cécile Huyghe/La Croix du Nord).

Vous travaillez avec des élus et des entreprises. Vous dites dans votre livre que certaines entreprises se sont intéressées à l’écolonomie, mais elles n’ont pas été jusqu’au bout de leur démarche. Est-ce que ça ne montre pas que c’est difficilement adaptable à toutes les entreprises, contrairement à ce que vous défendez ?

Non, cela montre simplement que nous n’avons pas suffisamment cherché. La vallée de l’écolonomie que nous sommes en train de créer avec d’autres entreprises, aussi bien des petites entreprises que des multinationales comme Chanel, montre que des industriels sont très engagés dans cette démarche. Je pense aussi à des communautés de communes, ou encore des petites communes comme Anstaing et des communes beaucoup plus importantes, comme Grande-Synthe près de Dunkerque. Tous ces gens-là ont appris à se parler et trouvent ensemble des solutions innovantes, qu’on n’avait probablement pas quand on était seul dans notre coin. Je ne crois pas du tout qu’il ne soit pas possible de faire les choses, je ne suis pas du tout découragé… Je pense simplement qu’il faut d’abord donner un peu de temps aux gens pour penser cela et pour s’apercevoir que ces solutions ne sont ni punitives, ni le signal d’un effondrement immédiat. Elles sont plutôt le signal d’une prise de connaissance collective. Si, avec l’intelligence humaine, on a su faire des choses assez destructrices pour l’environnement, on doit pouvoir mettre cette intelligence au service de choses qui le sauvegarderont. Parce que dans le fond, c’est un raisonnement plutôt simple que j’ai : on a qu’une planète.

On l’aura compris, votre modèle est celui d’entreprendre sans détruire. En ce moment, la France cherche à relancer son activité minière, notamment en Bretagne où les populations locales montrent leur mécontentement. Est-ce que ce ne serait pas plus simple, par exemple, de recycler nos anciens portables pour récupérer les métaux rares plutôt que d’ouvrir des mines comme celles-là ?

Tout d’abord, j’aimerais dire que je les soutiens dans leurs actions. Oui, bien sûr qu’il faut recycler, bien sûr qu’il faut arrêter de puiser dans les ressources minières, fossiles, fissiles ou halieutiques. C’est absolument certain, et ce qui est encore plus certain, c’est que c’est possible et que c’est déjà possible aujourd’hui… Les techniques permettent de recycler. Tout ce que nous avons fait chez nous est aussi parfaitement reproductible, car nous sommes pauvres, du nord, issus de la deuxième ou de la troisième génération de l’immigration ouvrière et quelques fois peu formés au départ. Si nous, nous avons pu changer nos habitudes et tout modifier dans nos comportements et dans la façon de fabriquer chez nous, alors probablement des gens qui ne seraient pas dans cette situation de tension là sont encore plus capables que nous de changer leurs habitudes et leur façon de travailler. La seule raison pour laquelle notre façon de faire ne serait pas reproductible, c’est parce qu’on n’aurait pas essayé de la reproduire.

Autre point intéressant que vous développez dans votre livre, celui de laisser les communes choisir leur mode de production et de distribution de l’énergie. Les citoyens pourraient donc participer à la politique énergétique de leur commune. Qu’est-ce que cela changerait ? Pourquoi vouloir généraliser ce mode de fonctionnement ?

Relocaliser la production, que ce soit la production d’énergie ou la production générale de vivres notamment, c’est fondamental parce que le modèle sur lequel nous fondons notre économie aujourd’hui ne tient pas compte des coûts substantiels du transport. Qu’il ait fallu à un moment donné, après la Seconde Guerre mondiale et pendant les Trente Glorieuses, choisir de centraliser la production d’énergie en France à travers un système électronucléaire a complètement fait ses preuves, c’est un fait. Aujourd’hui, il faut se questionner parce que ces systèmes n’ont pas été suffisamment entretenus. Ils sont en tout cas en fin de vie, au bout de quarante ans, et le remplacement est très onéreux. Ces systèmes s’appuient aussi sur des ressources qui s’épuisent. Ce que l’on sait peu, c’est que l’uranium s’épuise, ce que l’on ne sait pas non plus, c’est que l’uranium provient de pays qu’on a accepté de mettre à feu et à sang en maintenant des dictateurs pour pouvoir accéder à la ressource… Si ceci est acceptable, continuons et ne changeons surtout rien ! Si ceci n’est pas acceptable, alors modifions ce modèle, surtout en ne licenciant pas les ingénieurs d’Areva, on a besoin d’eux parce qu’il va falloir démonter toutes ces centrales et on va inventer une façon de consommer moins d’énergie. C’est Thierry Salomon dans Negawatt et dans le film Demain qui dit que 65 % de l’énergie produite dans la planète est gâchée, ne sert pas… Donc déjà, essayons de réduire cette dépense inutile et ensuite on pourra produire plus localement, de manière moins nocive pour l’environnement comme nous le faisons aujourd’hui. Parce qu’on dit beaucoup que les centrales nucléaires sont très sûres, c’est vrai tant qu’elles ne pètent pas.

Selon vous, qu’est-ce qui empêche nos sociétés de changer radicalement ?

Mais je ne crois pas du tout que nos sociétés ne soient pas en train de changer radicalement. Elles sont justement en train de changer radicalement, ça ne se voit pas, mais ça finira par se voir. Vous avez plus de 10 % de l’économie qui est faite par l’économie sociale et solidaire. Il y a quelques années, on n’y aurait pas cru. Pour le dire vite, je pense que l’on s’est beaucoup recroquevillé sur l’individualisme et sur la petite cellule familiale pour se protéger contre les brutalités du monde économique. Mon petit copain et moi, on vit à deux et le reste du monde peut bien s’effondrer, on a réussi à créer quelque chose de protecteur entre nous, et il n’y a que ça qui compte. Ce que nous dit Cyril Dion et ce que nous disent les gens que nous rencontrons maintenant, c’est qu’à partir du moment où on fonctionne dans la confiance et dans la coopération, on retrouve du plaisir à vivre ensemble et donc c’est possible de le faire dans des conditions qui soient respectueuses de chacun. Cela a l’air « bisounours » ce que je dis, mais ce sont des choses que l’on a apprises à la petite école. On nous a appris à respecter l’autre, quelles que soient ses différences. Nous sommes dans cette démarche-là naturellement. Quand vous posez la question aux Français, 85 % d’entre eux vous répondent qu’ils font a priori confiance à leurs interlocuteurs, c’est après que cela se dégrade… Alors en prenant sur soi, chacun d’entre nous, on doit être capable de faire en sorte que l’on ne soit pas dans la défiance, mais plutôt dans la confiance. C’est de cette façon-là, en redécouvrant les mécanismes de la solidarité, qu’on va pouvoir inventer pour activer notre créativité et inventer des solutions qui font que cela ira mieux.

Dans votre livre vous écrivez : « Le pessimisme et le désespoir ne sont plus des options, ils sont un luxe que nous ne pouvons plus nous payer. » Vous dites quoi aux gens qui pensent que c’est trop tard pour agir et aux climato-sceptiques ?

Chez Pocheco, on s’est redressé de situations très difficiles. On a notamment beaucoup lutté contre le découragement avec ce que j’ai appelé « l’énergie du désespoir ». À partir du moment on n’a qu’une vie, je me dis que ce temps-là doit être dépensé, non pas à dire que tout est foutu, mais à faire en sorte qu’on ne laisse pas une situation impossible à démêler aux générations qui viennent. C’est notre intelligence, c’est notre énergie, c’est aussi peut-être notre honneur, nous qui sommes en ce moment vivant sur cette planète, puisque la situation est grave, de la prendre en compte, de la traiter avec soin et de mettre notre intelligence au service des solutions plutôt qu’au service de la destruction. Après, je ne peux pas lutter tout seul avec mes petits bras musclés contre la terre entière et ses pessimistes. Pour les climato-sceptiques, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Si les scientifiques réunis au Groupement Intergouvernemental des Etudes sur le Climat nous disent, rapport après rapport, que les ressources s’épuisent, j’ai tendance à les croire. On s’apercevra peut-être dans 250 ans que c’était complètement faux. Et alors ? Si cela nous a amenés entre temps à produire sans détruire, à respecter la société, à respecter l’environnement pour qu’il soit plus propre, on se sera bien trompé, mais on sera bien content d’avoir tout changé. D’une manière ou d’une autre, je crois que l’on est engagé dans ce changement et qu’il n’y a pas de raison de se décourager.

Admettons que l’on soit en 2050, à quoi ressemble notre monde ?

Si je crois ce que l’on voit dans le film Demain, ou ce que l’on peut lire dans mon livre et dans les ouvrages du Domaine du possible chez Actes Sud, et que je me projette en me disant « voilà ce que l’on va généraliser », alors je pense que l’on aura une planète vivable dans laquelle un certain nombre de conflits auront été résolus. Notre conflit principal, c’est cette injonction paradoxale intérieure. On nous dit « Nous, occidentaux, nous sommes en crise et il faut faire de la croissance pour la résoudre ». Quand on aura résolu ce problème en comprenant que l’on n’est pas en crise, mais en transition, que la croissance n’apportera pas grand-chose, que par contre la solidarité remplacera ces aspects-là, alors on sera dans un monde qui sera beaucoup plus facile à vivre. Je crois que l’on va revenir à une société empathique parce que ce que nous raconte le film Demain, on l’aura généralisé. On peut travailler à cela d’ici 2050 et j’espère que je vivrai assez vieux pour voir le début de cette démarche-là. Honnêtement, je n’ai pas fait de sondage, mais tous les gens que je rencontre au travers de mes conférences, les populations avec lesquelles on discute sont des gens qui nous disent « en effet c’est possible ». Alors la seule différence entre « c’est possible » et « on va le faire », c’est que c’est nous qui décidons de faire ce changement.

Propos recueillis par Laure Le Fur

Publicités