Le dessin en musique

Edmond Baudoin, dessinateur niçois récemment rencontré par Buzzles, ne cesse de se renouveler. A 74 ans, il invente un concept : le concert-dessiné. Chants Fragiles, sa dernière œuvre, était mise en musique pour la première fois, lors de la dernière édition du Festival du Livre de Mouans-Sartoux.

« La vie est d’une extrême fragilité ». Edmond Baudoin choisit d’en faire l’éloge dans Chants Fragiles, sa dernière œuvre. Au fil de douze textes illustrés, l’artiste célèbre l’amour, les femmes, la nature, l’athéisme et la liberté. Au Festival du livre de Mouans-Sartoux, Edmond Baudoin présentait Chants Fragiles de manière singulière et inédite : en concert-dessiné. Un concept qu’il a inventé avec son ami de longue date, Miquèu Montanaro, musicien du Var.

« Eoliennes en barrières, en pylônes dans les champs qui s’ennuient sous la pluie

Une route, autoroute, camions, pavillons,

Ils se suivent, ils s’enfuient par derrière

Sur la plaine. Je m’ennuie. »

Première chanson : Le train. Symbole de voyage, il nous transporte déjà loin. Edmond Baudoin joue de sa voix, pour parler, presque slamer, sur ses écrits. Et il dessine sur un modeste tableau de feuilles. Autour de lui, trois musiciens lui emboîtent le pas. Dans l’ambiance feutrée de la petite salle de réception du Château, le quatuor enivre de sa création originale. C’est ça un concert dessiné : trois musiciens aux influences multiples, une voix et des illustrations. « Un jour, Miquèu m’a demandé de lui écrire une chanson. Puis douze. Puis il m’a demandé de chanter pour lui. Je ne voulais pas mais bon, ça s’est fait comme ç», introduit Edmond Baudoin à son public. En parallèle, Miquèu Montanaro compose un groupe avec Serge Pesce et le jeune Fabien Mornet pour accompagner la mise en voix. Sur des connotations texanes, latines et indiennes, ils enregistrent des morceaux. A Mouans-Sartoux, ce fut leur troisième et quatrième prestation.

groupe

Au total, Fabien Mornet, Edmond Baudoin, Miquèu Montanaro et Serge Pesce, ont travaillé deux ans sur la création du concert-dessiné. (Crédit photo : Maïlys Belliot)

L’ode à la spontanéité

Edmond Baudoin donne le la. Pendant une heure, il laisse tour à tour porter sa voix et son pinceau. Il écoute la musique, s’en imprègne. Les musiciens perdent parfois le rythme. « En fait, on s’adapte » rit Miquèu Montanaro. Le dessinateur justifie sa spontanéité : « Je dessine comme je danse ». Il semble dans une bulle mais partage avec le public des regards complices.

Suivant son humeur, les dessins sont différents. Une chose est certaine : ils n’ont rien de semblable à ceux du livre, par volonté de « surprendre » comme il se plaît à le dire avant le concert : « Je suis obligé de dessiner plus vite. La chanson dure entre 3 et 4 minutes ». Il trace de son encre noire d’épais traits sur son tableau et donne vie à beaucoup de femmes.

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Peu importe le thème de la chanson, la femme est toujours présente dans les dessins d’Edmond Baudoin. (Crédit photo : Maïlys Belliot)

« Tu me prends dans tes bras

Dans tes bras Tanagra

Je plonge au fond de toi

M’enfonce en ton bassin

Tu peins mon sexe en rouge

M’enfantes en tes reins »

Edmond Baudoin choisit des propos crus. Dans Pleine Lune, comme dans Baiser  ou encore Des vagues, l’amour et la sexualité sont loués. « J’écoute beaucoup de chansons. Et dans les chansons, il y a des choses qui ne se disent pas. J’ai donc décidé de les dire » commence l’artiste, « Dans « Pleine Lune », par exemple, ça parle de sexe. On n’en parle jamais en musique. Merde quoi ! Pourtant tout le monde fait l’amour. » Au concert, quelques personnes se lèvent et s’en vont, certaines cachent les yeux de leurs enfants, d’autres s’émeuvent pleinement. La limite entre l’art et la pudeur n’est pas toujours évidente. Edmond Baudoin s’en félicite, la surprise est effective.

« Un livre, c’est de la musique qui parle »

Plus qu’une passion, Edmond Baudoin a fait du dessin sa profession. Auteur de bandes dessinées et illustrateur depuis les années 70, il décrit ses œuvres comme complémentaires des mots : « Dans les dessins, je mets des histoires. Je mets ce qu’il est difficile de voir » détaille-t-il pendant sa séance de dédicace au Festival du Livre. Il esquisse un Indien. « Regarde son épaule, ce peut être une colline, le paysage dans lequel il se cache. » Pour Edmond Baudoin, les dessins diffusent un message plus puissant et indicible dans sa totalité. Ils produisent surtout de la musique. « Pour moi, une page blanche c’est du silence. Il y a de la vie qui naît dans ce visage car il y a du son. Là où vous voyez des cheveux, je vois du son. Toute création est en rapport avec la musique. C’est une composition », poursuit-il, concentré sur son portrait. « Un livre, c’est de la musique qui parle. » À 74 ans, Edmond Baudoin accède, avec ce concert-dessiné, à une consécration artistique.

Un extrait de ce concert-dessiné…

 

 Maïlys Belliot

 Alexandre Le Corre

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