[INTERVIEW] Yvan Gastaut : « La France est à la fois une terre d’accueil et de départ »

Les récentes années marquent un véritable tournant avec l’arrivée de nouveaux réfugiés, notamment syriens. Mais notre territoire a toujours été une terre d’accueil, en particulier depuis les années 1850. Retour sur l’histoire de ce phénomène en France avec Yvan Gastaut, historien spécialiste de l’immigration.

Chaque jour, des hommes, des femmes, des enfants, des familles, rentrent en Europe. La nécessité de fuir son pays et de s’installer en Occident est de plus en plus fréquente chez les populations du Proche et Moyen-Orient. Pour preuve, l’évolution du nombre de premières demandes d’asiles en Europe : plus de 1,2 million en 2015, soit le double par rapport à 2014. Chaque année, le record d’arrivée de réfugiés en Europe est battu. En 2015, 360 080 demandes d’asiles ont été traitées et acceptées dans les pays du Vieux Continent. Contrairement aux idées reçues ce genre de flux migratoire remonte à bien longtemps. Yvan Gastaut, spécialiste de l’immigration, répond à nos questions.

Depuis quand peut-on dire que la France est une terre d’accueil ?

Il n’y a pas véritablement de point de départ. On peut tout de même considérer un début d’une vraie présence immigrée autour des années 1850. C’est l’époque de la Révolution industrielle, il y a alors un flux de migrants venus des pays voisins – Italiens, Belges, Polonais, Allemands – qui viennent travailler en France. En fait, en parallèle à l’apparition du monde ouvrier, il y a l’apparition des travailleurs immigrés. Pour les questions d’immigration actuelle, c’est-à-dire une immigration en recherche de travail, on peut dire qu’il y a un véritable point de départ au milieu du XIXè siècle.

Qu’en est-il alors des mouvements migratoires du XXème siècle en France ?

C’est le moment de grands flux migratoires très importants pour la France. Pendant la période des Trente Glorieuses, il y a une population d’immigrés qui va venir s’installer chez nous. Il y a un appel à la main d’œuvre très important qui va, logiquement, attirer vers le sol hexagonal des populations de différents pays, majoritairement européens : des Portugais et des Espagnols. Il y a également la venue de populations de pays coloniaux du Maghreb. Une grande partie de cette population arrivante s’installe définitivement en France. Elle y construit vie, fait des enfants… C’est quelque chose de nouveau. Jusqu’aux Trente Glorieuses, les départs migratoires étaient surtout provisoires. On s’aperçoit que l’immigration s’installe et elle devient un véritable questionnement pour la société française par rapport à la diversité. Un questionnement culturel.

Quel est le plus grand mouvement migratoire qu’a déjà connu notre pays ?

Pour le XXème siècle, c’est sans doute le flux venant des pays du Maghreb : l’Algérie, la Tunisie et le Maroc. Ils ont une grande importance en nombre. C’est une immigration très marquée par le phénomène du travail mais aussi par le poids de la colonisation. C’est une forte présence qui va apporter beaucoup de choses à la France, mais qui va aussi apporter une pointe de discrimination. Pour la société française, c’est un tournant très important.

Peut-on affirmer que les migrants d’hier sont bien intégrés dans la société d’aujourd’hui ?

Bien sûr que nous pouvons l’affirmer. Il y a énormément d’indicateurs qui nous montrent que cette intégration a toujours fonctionné. Elle a souvent fonctionné de façon conflictuelle certes, mais toutes les migrations se sont intégrées et ont adopté des modes de vie français. L’Italien est devenu français en gardant une part d’Italien, pareil pour le Tunisien, le Marocain ou l’Algérien. Ils sont tous devenus français en gardant une part de leurs origines. On peut considérer que ces populations se sont intégrées car elles se sont enracinées dans la société avec leurs différences. Quon l’accepte ou non, l’intégration a bien réussi.

Le mouvement migratoire lié à la guerre en Syrie est-il l’un des plus importants que l’on connaisse ?

Non pas du tout, il y a eu de multiples migrations d’urgence. L’exemple qu’on peut donner c’est la migration des Espagnols au moment de la Guerre Civile en 1938-1939. Beaucoup de migrants ont traversé les Pyrénées pour s’installer en France, il y a plus d’un million de personnes qui sont venues… On est loin de ce chiffre par rapport à la guerre en Syrie.

Le flux lié à la guerre en Syrie n’est pas le plus important, c’est un flux consécutif aux réalités actuelles mais si on regarde l’histoire, ces flux ont été multiples et permanents depuis le XXème siècle. C’est ça qui est intéressant car l’actualité nous empêche de regarder le passé et de se rendre compte que les flux de ce genre ont toujours existé.

 

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Des migrants espagnols viennent travailler à Perpignan (France) en 1975. (Crédit: Musée National de l’immigration)

 

Aujourd’hui, quelle immigration la France connait-elle ?

Il y a deux dimensions qu’il faut prendre en compte. La première, c’est que la France accueille de nouveaux migrants, venus de Syrie mais pas que. Il y a toute une série de populations qui frappent à la porte de l’Europe et de la France. Parallèlement, il y a des Français qui sont considérés comme des étrangers. Les chiffres ne sont pas suffisants pour analyser le phénomène. De toute façon, ils ne sont pas forcément fiables. C’est un sujet qui dépasse les statistiques et qui nous amène à réfléchir sur la manière dont on pense la société actuelle qui est une société multiple et diverse.

Les migrants d’aujourd’hui seront-ils bien intégrés dans la société de demain ?

Moi, en tant qu’historien, je le pense. Je ne vois pas pourquoi les migrants d’hier se sont intégrés, même si ce fut dans la difficulté, et pas ceux d’aujourd’hui. Il y a évidemment des différences : l’époque et le conflit, mais en général, l’Histoire nous montre que toutes les populations ont su s’intégrer. Il n’y a pas de raisons qu’on peut évoquer pour expliquer que les migrants d’aujourd’hui ne s’intègrent pas, puisque d’une certaine manière, c’est un processus qui montre qu’à chaque fois qu’il y a une installation, il y a des divergences, des oppositions, mais à la fin, il y a toujours une véritable intégration.

Peut-on affirmer que la France est une terre d’accueil ?

La France a toujours été une terre d’accueil mais elle a toujours été aussi une terre de départ. Notre pays accueille depuis très longtemps et continue de le faire – même si en ce moment elle l’est un peu moins. Mais comme toujours, il y a des gens qui viennent chez nous, et il y a des Français qui vont chez les autres. Finalement, il faut aller au-delà des pays d’accueil, d’arrivée ou de départ et comprendre que les migrations ne sont pas que des mobilités d’un point A à un point B mais montrer aussi qu’il y a des populations qui circulent à la surface de la planète et que les Français sont beaucoup partis de chez eux aussi.

Julie dos Santos

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