Insectes #1/3 : Les insectes s’invitent dans nos assiettes

Des grillons et des vers de farine dans les pâtes ou dans nos barres de céréales. D’ici 2050, nos habitudes alimentaires auront bien changé. Si l’on en croit la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), d’ici 2050, la demande en viande augmentera de 73 %. En conséquence, sa production dévastatrice pour l’environnement ne sera pas sans impact. Un milliard d’êtres humains pourraient manquer d’eau. Une équation à plusieurs variables que les insectes semblent résoudre. Buzzles vous explique pourquoi ces petites bêtes pourraient, demain, assurer la sécurité alimentaire de notre planète….

Ça grouille de partout. Sur Internet, nombreux sont les sites à vendre des insectes pour l’apéritif. Il y en a pour tous les goûts et tous les prix. Comme Cédric Auriol de l’entreprise Micronutris, ils sont plusieurs à avoir compris que les insectes seront incontournables.

La production de viande nécessite énormément d’eau. Pour 100 grammes de bœuf, soit un steak, 1 500 L d’eau sont nécessaires. Demain, pénurie d’eau, sécurité alimentaire et écologie vont devoir se conjuguer au présent. « Je n’aime pas avoir un discours alarmiste, mais c’est vrai que les pays développés doivent se poser la question de leur alimentation et qu’à un moment donné on va être obligé de s’orienter vers une alimentation plus durable. Et les insectes sont une bonne réponse à ça », souligne Cédric Auriol, à l’origine de la première ferme d’élevage d’insectes comestibles en Europe . Le point de départ de son entreprise ? « Je suis tombé sur un rapport des Nations Unies qui préconisait la consommation d’insectes pour faire face aux enjeux alimentaires actuels et futurs, c’est comme ça que l’idée m’est venue ». Avec un changement climatique, une hausse de la population et des niveaux de vie, les modes d’alimentations vont devoir être questionnés.

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En France, des insectes comestibles sont élevés dans des fermes (Crédit photo: Micronutris)

Une réponse durable

Les élevages d’insectes présentent de nombreux avantages, notamment écologiques. «C’est une solution pour produire le plus de nutriments en utilisant le moins de ressources. Ça répond bien aux enjeux de 2050, comment nourrir la population » . Aujourd’hui, les élevages traditionnels de bovins représentent 18 % des émissions totales de gaz à effet de serre de notre planète quand les fermes à insectes en génèrent 99 % de moins. A titre d’exemple, le grillon rejette 0,09 g de CO2/Kg/jour contre 7.08 pour le bœuf. Ces fermes demandent moins d’espace, car elles sont plus petites. Elles sont aussi moins consommatrices en eau que les élevages traditionnels : il faut compter 22 000L/Kg pour 10 hectares d’élevages de bovins contre « seulement » 10L/Kg pour un hectare d’élevage d’insectes. Ce gain d’espace est un atout pour lutter contre la déforestation. Pour la nourriture, c’est pareil. Selon la FAO, pour 10 kg de nourritures donnés, on peut produire 1 kg de bœuf contre 9 kg d’insectes. En plus de cela, un insecte met moins de temps à grandir et se reproduit plus vite et en grande quantité.

Un steak = 40 grillons

Si les insectes peuvent remplacer la viande dans nos assiettes c’est parce qu’ils font partis des rares aliments à avoir des apports nutritionnels équivalents ou supérieurs à la viande. « C’est une source alternative de protéines, vitamines et de sels minéraux essentiels au bon développement de l’organisme », note Catherine Becker, nutritionniste. Parmi la grande variété d’insectes comestibles, chacune a des valeurs nutritives différentes. Mais en général, « au niveau des apports ça peut remplacer très avantageusement la viande, notamment les protéines d’origines animales » – au même titre que le poisson, ou l’œuf-. En quantité de viande égale, un grillon est deux fois plus protéiné qu’un poulet.

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Le grillon est intéressant d’un point de vue nutritionnel. De plus, un insecte est comestible à 80 % contre 40 % pour le bœuf et le porc.

Ces éléments semblent prouver que les insectes sont une voie à suivre pour l’avenir, surtout si l’on prend en compte la courbe de la croissance mondiale. Frédéric Billi, entomologiste, pense qu’il n’y aura plus le choix. « Beaucoup de gens pensent que tôt ou tard il va falloir limiter la production de viande. Il faut donc trouver des solutions de rechange pour les protéines ». Parmi ces solutions, les insectes bien sûr. « Cela ne résoudra pas tous les problèmes, mais je suis persuadé que ça va se populariser. Les insectes ne remplaceront pas totalement la viande, mais ça fera partie de l’alimentation du futur ». Le développement de l’entomophagie et la diversification de nos modes alimentaires pourraient permettre de lutter contre la malnutrition et l’insécurité alimentaire dans des régions du globe. Aujourd’hui, les insectes sont déjà mangés quotidiennement dans certains pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine par deux milliards de consommateurs.

Plus qu’une solution de subsistance, les insectes sont parfois considérés comme des mets de choix. Mais en Europe, « nos papilles ne sont pas vraiment éduquées. Pour trouver du plaisir à manger des insectes, cela ne va pas être facile pour nous », relate Catherine Becker. Les petites bêtes ne sont pas encore recommandées par les nutritionnistes en attente des confirmations de l’Anses, l’Agence nationale de sécurité de l’alimentation, de l’environnement et du travail. Selon Cédric Auriol, « c’est un marché émergent parce que l’on sent de plus en plus d’intérêt des consommateurs ». Les réticences ne sont pas moindres : un prix élevé et un dégoût restent des obstacles. Élever des insectes comestibles en Europe est encore nouveau, les structures sont peu mécanisées et les recherches limitées. « On est dans le monde de l’infiniment petit pour produire un kilo on a besoin de beaucoup de manipulation humaine, ce qui explique le prix important. C’est un état de fait maintenant mais on pense que dans les années à venir on va améliorer notre efficacité industrielle et le prix va baisser de manière assez importante. »

La bête noire des insectes

Bien loin d’être toute rose, la vie des insectes dans les élevages peut cacher aussi sa petite bête noire. Il est probable que les problèmes que nous connaissons actuellement avec les élevages traditionnels vont se transposer sur les fermes à insectes dans les années à venir. Il est donc légitime de se poser certaines questions, comme celles du bien-être des insectes dans ce type d’élevage. Dans l’entreprise française Jimini’s, on nous affirme que les molitors « sont heureux à l’état naturel étant collé à des millions de congénères ». Les fermes recréeraient en quelque sorte leur milieu d’origine. Quant aux criquets, «apparemment, ils ne voient pas ». Le bien-être des animaux serait donc respecté. C’est ce que soutient également Micronutris : « les insectes n’ont pas les récepteurs sensoriels de la douleur qui font naître des messages nerveux lorsqu’ils sont stimulés. La notion de bien-être chez les insectes reste donc toute relative ». Jimini’s met aussi en avant le fait que des scientifiques ont prouvé à plusieurs reprises que les insectes n’ont pas de système nerveux central, ce qui leur permet de ne pas souffrir. Frédéric Billi est plus mitigé sur la question. « C’est très difficile d’imaginer ce que peut être la souffrance d’un insecte, car leur système nerveux est très différent du nôtre. C’est plus facile de deviner la souffrance d’un mammifère » .

Autre problème, celui des OGM. Pour Jimini’s, ce serait une catastrophe d’en arriver à modifier génétiquement les insectes. L’entreprise ne pense pas pour autant que cela se fera. « Les insectes sont déjà performants, ils sont durables ». Chez Frédéric Billi, il n’y a aucun doute, la modification génétique des insectes est à prévoir. « S’il y a moyen d’améliorer la production et que c’est applicable, ça se mettra en place bien sûr ».

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L’entreprise Micronutris élève des insectes dans la région de Toulouse. (Crédit photo : Micronutris)

Des risques plus maîtrisables

Une autre problématique se pose : c’est le caractère maîtrisable de ces fermes. Même s’il faut être vigilant sur la provenance des insectes, les fermes en Europe peuvent aussi comporter des risques. Comme pour la vache folle ou la grippe aviaire, les insectes ont leur lot de maladies et de virus. Pour Jimini’s, il y a quand même moins de risques. « Sur les insectes, il y a très peu de maladies qui se transmettent à l’homme, car leur caractère génétique est très différent du nôtre ». Frédéric Billi le confirme. En cas de maladie, ce sont surtout les fermes qui perdent gros. « Les éleveurs d’insectes sont soumis à un gros risque qui est celui d’un virus et surtout de bactéries qui sont extrêmement ravageuses. Ils peuvent très rapidement tout perdre. C’est une limite au développement des grandes fermes » .

Mais le plus grand risque n’est pas là. Qui dit ferme en Europe, dit aussi implantation de nouvelles espèces. En cas de fuite dans ces fermes, les conséquences pourraient dans certains cas être dramatiques, comme l’explique l’entomologiste, « puisque l’on va déplacer des espèces et les implanter dans des pays où elles n’étaient pas, il faut absolument surveiller qu’il n’y ait pas d’invasions d’insectes ou de nuisibles qui pourraient faire des dégâts dans la population ou la végétation locale, comme ça a été le cas avec le charançon qui ravage les palmiers sur la Côte d’Azur ». Aujourd’hui, les insectes élevés dans les fermes européennes ne présenteraient pas de risque. La petite taille des structures permettrait d’éviter ce genre de situation. Nous ne sommes encore qu’au début des fermes à insectes en Europe mais si la tendance se confirme des études seront très certainement faites pour améliorer les conditions d’élevage et anticiper ces risques.

Même si sur de nombreux points l’entomophagie semble être une solution pour l’avenir, des questions sont encore soulevées quant au bien-être des invertébrés et aux potentiels dangers. Dans son dernier rapport l’Anses appelle à la prudence vis-à-vis de leur consommation. La principale barrière à notre changement est le dégoût qu’ils inspirent en Europe. Dans le monde, l’entomophagie est une alimentation bénéfique voire dans certains cas, recherchée. Beaucoup de Français ne sont pas encore prêts à sauter le pas. Pourtant nous en mangeons sans le savoir près de 500 grammes par an.

Laure Le Fur

Mariette Guinet

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