[INTERVIEW] Benoist Simmat : « Oui, il y aura d’énormes changements en 2050 »

Dans l’un de ses derniers ouvrages, publié en février 2016, L’atlas de la France du futur, Benoist Simmat dresse en 72 cartes le portrait d’un pays en pleine mutation. A 43 ans, l’auteur est connu pour son travail en tant que journaliste économique dans les pages des plus grands titres de la presse quotidienne. La carrière de Benoist Simmat ne serait se limiter à cela. L’homme est également scénariste de bande dessinée et essayiste. Il est notamment l’auteur de Ségolène Royal, la dame aux deux visages (2007), mais aussi de In Vino Satanas (2009) ou encore de La guerre des vins (2012). Entre optimisme et mauvaises nouvelles, entretien avec un commentateur des études scientifiques prospectives d’aujourd’hui.

Benoist Simmat, auteur de l’Atlas de la France du futur. (Crédit photo : Yan Jumeau)

Benoist Simmat, auteur de l’Atlas de la France du futur. (Crédit photo : Yan Jumeau)

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

 « Quand j’ai rencontré les dirigeants de la maison d’édition Autrement, je leur ai proposé d’écrire quelque chose de complètement différent, qui n’avait jamais été fait et qui consistait à réaliser un atlas de la France du futur, c’est-à-dire mettre en image l’avenir à partir de données prospectives existantes. Ce sont tout simplement toutes les études dans tous les domaines possibles et imaginables qui essaient de prévoir l’évolution des choses à partir d’aujourd’hui. C’est ce qu’on appelle la projection ou la prospection. On s’est donc aperçu qu’il existait des études dans de très nombreux domaines en matière d’environnement, d’économie, de climatologie, en matière sociale, du monde du travail, ou encore dans le domaine culturel. On pouvait donc faire cet atlas. Il suffisait de compiler tout cela, d’en tirer des données intéressantes et de les faire « traduire » par la cartographe Aurélie Boissière. On parvenait donc à une image du futur en se projetant à court ou à très long terme. C’est comme ça que l’atlas est né. »

Sur quelles sources avez-vous basé votre travail ?

« Les sources doivent être totalement irréfutables. On a évidemment avec Aurélie, la cartographe qui m’a accompagné dans tout cela, pris des études prospectives qui proviennent des institutions les plus sérieuses, les plus professionnelles et surtout les plus officielles. Vous savez dans notre métier, les sources c’est très important. Tous les journalistes, les sociologues ou les démographes y travaillent et s’accordent à dire que sans source irréfutable on n’avance pas et le travail n’est pas parfaitement fait. On a donc pris uniquement des études prospectives qui provenaient d’instituts comme l’INSEE, l’INRA et l’INED. Pour ce qui est du domaine international, on a privilégié l’OMC ou encore de l’ONU, qui produit énormément de données. Souvent, ce sont des gens qui passent leur carrière à produire ces rapports. De notre côté, nous sommes juste des traducteurs, des passeurs. Ces études restent dans les placards, personne ne les utilise. C’est aussi cela l’intérêt de l’exercice. On apporte à la connaissance du grand public des images du futur que sans cet atlas il n’aurait pas pu voir. »

Peut-on dire que le futur fait l’objet d’une véritable fascination dans nos sociétés ?

« Le futur passionne et intrigue depuis toujours. Le point commun de tous les êtres humains, c’est qu’ils s’interrogent sur l’avenir. C’est cela qui nous différencie des animaux. Depuis toujours, on essaie de le prévoir. Jusqu’à l’époque contemporaine, ce n’était pas possible, car à part les boules de cristal, on n’avait pas grand-chose pour prédire le futur. Aujourd’hui, on a des outils. On sait dire que le climat aura telle physionomie dans 50 ans. C’est ça qui est étonnant et on peut le dire avec certitude à 90 %. On sait aussi dire que la population française aura tant d’habitants dans 100 ans, avec telle proportion de plus de 60 ans, de plus de 100 ans et de plus de 20 ans… C’est possible, car dans certains cas, le futur est inscrit dans le présent. Dans la population française, vous avez déjà le dessin de demain. Aujourd’hui, c’est aussi grâce à la statistique, grâce à ces montagnes de données que l’on peut, dans certains domaines, prévoir de manière très fiable le futur. »

A l’horizon 2050, le français sera la deuxième langue mondiale, la France accueillera aussi plus d’étudiants étrangers, sans oublier le domaine maritime où notre pays pourra s’étendre grâce aux zones économiques exclusives (ZEE). Peut-on donc s’attendre à une place encore plus importante de notre pays sur la scène internationale ?

« Tout à fait. Vous avez bien résumé une partie des conclusions de cet atlas qui sont positives pour notre pays, à une époque où on ne voit pas l’avenir en rose. De ce point de vue-là, la France va sans doute jouer un rôle plus prépondérant qu’aujourd’hui. D’abord par sa population. C’est vrai que nous sommes un des rares pays dans l’ensemble européens qui voit sa population grandir avec l’Angleterre. Manifestement, ces deux nations domineront le continent dans 100 ans. Et puis, c’est vrai, la place et la pratique du français dans le monde, par un jeu de contingence démographique notamment liée à l’Afrique, vont exploser. Contrairement à ce qu’on imagine, la place de la francophonie va être encore plus prépondérante demain qu’aujourd’hui. C’est une conclusion intéressante de ces travaux qui, encore une fois, ne sont pas les miens, mais ceux d’études mises en perspective. La France va retrouver un rôle nouveau au niveau de son poids sur la scène géopolitique mondiale. »

Le livre de Benoist Simmat reprend les études prospectives de grandes institutions habituellement abandonnées dans les placards. (Crédit : Laure Le Fur)

Le livre de Benoist Simmat reprend les études prospectives de grandes institutions habituellement abandonnées dans les placards. (Crédit : Laure Le Fur)

Pour ce qui est de notre territoire national, les scientifiques prévoient-ils aussi beaucoup de changements comme c’est le cas au niveau international ?

« D’abord il y a deux choses… ce que l’on peut prévoir et les domaines où il y a des incertitudes comme l’économie, car c’est essentiellement dans ce secteur qu’on a beaucoup de mal à prévoir les choses. On ne sait pas quelles seront les découvertes scientifiques qui créeront les métiers du moyen terme, dans 20 ou 30 ans. Je suis donc incapable de vous dire à quoi ressemblera la France en 2050 au niveau de l’économie. Peut-être qu’on restera sur les mêmes contingences du marché du travail, peut-être que l’on aura toujours 10 % de chômage et qu’on aura les mêmes technologies qu’aujourd’hui. Peut-être qu’il n’y aura pas d’avancée majeure ou peut-être qu’il y en aura, on ne sait pas.

Par contre, ce que l’on sait, c’est qu’il y aura des changements démographiques et climatiques certains, qui impliqueront des changements de mode de vie. On va vivre dans un pays beaucoup plus chaud. Je vais à l’extrême, mais la France aura le climat de l’Espagne. Ce n’est pas un climat si différent que cela, mais ça va quand même changer certaines choses sur les modes de consommation et les horaires de travail. Pour la consommation énergétique, toutes les politiques publiques énergétiques depuis 30 ans tendent à faire basculer la France vers un modèle plus écologique, parce que c’est une nécessité. Tout le monde s’accorde là-dessus à quelques exceptions près. La France de 2050 sera donc forcément énergétiquement tout autre. Nous, citoyens et consommateurs, aurons des habitudes très différentes avec la France d’aujourd’hui. La gestion par l’État des ressources énergétiques sera également tout autre. On sait déjà que l’on s’oriente vers beaucoup moins de consommation de carburant, on sait aussi que les maisons seront beaucoup mieux isolées qu’aujourd’hui. Le rendement énergétique des maisons sera bien meilleur. Ce futur-là est déjà en route. En 2050 on atteindra une sorte d’optimum. Pour conclure, oui, il y aura d’énormes changements en France en 2050 mais il y a aussi une part d’incertitude. Par contre, beaucoup de choses que l’on connaît aujourd’hui seront peut-être les mêmes, notamment au niveau du secteur économique. »

Au niveau climatique, c’est une déferlante de mauvaises nouvelles… Les changements climatiques dont vous parlez dans votre livre sont, pour certains, déjà visibles. Les scientifiques sont surs à environ 80 % que cela va se produire. Est-ce qu’il n’est pas trop tard pour que les choses bougent ?

« Si justement, et c’est un peu le drame de la climatologie. C’est sans doute la science prospective la plus sure et la plus fiable. On sait déjà que les zones de Calais, de Dunkerque et certaines zones côtières de la Vendée et de la Camargue pourront être en partie submergées par les eaux. Ce n’est pas une hypothèse, c’est quasiment certain. C’est le futur qui est inscrit dans aujourd’hui et personne ne pourra rien faire contre cela. Les stations de ski, c’est pareil. L’impact du réchauffement climatique est tel qu’on aura de manière certaine une perte de 20 % à 90 % du manteau neigeux dans les stations. C’est déjà acté. Il faut donc déjà aujourd’hui aller vers une transformation économique de ces stations. Concrètement, pour les 300 stations des Alpes, une bonne moitié d’entre elles ne pourront plus exercer l’activité ski dans 60 ou 70 ans. C’est certain et ça fait partie de la physionomie d’une France qui va beaucoup changer. »

Au vu de tout ce que vous expliquez dans ce livre, prévoir le futur ou plutôt l’anticiper doit être une des préoccupations principales dans nos sociétés aujourd’hui ?

« Les spécialistes c’est-à-dire les économistes, les démographes ou encore les climatologues passent leurs journées à essayer d’anticiper ce qui va arriver. La responsabilité des décideurs publics et des commentateurs comme moi c’est d’aller fouiller plus dans ces données qui sont considérables, d’en tirer des conclusions et d’essayer d’agir pour le bien public. C’est là que se pose une vraie question… Les spécialistes et scientifiques passent déjà tout leur temps à créer ces données. Ce n’est donc pas vraiment eux qu’il faut mettre en cause, mais plutôt les décideurs politiques et les commentateurs. »

Il y a un an, les décideurs publics du monde entier s’étaient réunis pour la COP 21 À la fin de votre livre, on peut lire une postface écrite par France Info et qui présente des solutions proposées par des collégiens pour cette COP, afin d’agir pour l’environnement. Peut-on dire que les jeunes, alors qu’on les trouve déconnectés du monde, sont encore plus sensibles aux évolutions de la société que leurs parents ?

« J’ai personnellement l’impression, en tant que citoyen et commentateur, qu’à partir de l’entrée à l’âge adulte vers 20/21 ans, la conscience est très forte notamment sur les pratiques. Ce que je faisais à 20/21ans, ou plutôt ce que je ne faisais pas, n’a rien à voir avec ce qui est fait aujourd’hui par les jeunes. C’est une génération qui montre une conscience écologique assez développée. Avant cet âge-là, je n’ai pas le sentiment que ce soit une priorité, tout simplement parce que le débat consumériste est animé par d’autres considérations qui noient un peu la conscience écologique. Mais on ne peut pas demander à des jeunes de 13 ans à 19 ans de militer pour l’écologie toute la journée. Il faut être un peu logique. »

Au final, la France du futur, vision optimiste ou plutôt pessimiste ?

« Il y a des choses dramatiques dans cet atlas, mais d’autres aussi très encourageantes. Il y a un peu des deux. Tout est parfaitement objectif dans le sens où tous les travaux ont été faits par d’autres que nous. On a juste présenté et mis ces données en forme, il n’y a pas de parti pris. On n’est pas dans le déclinisme ni dans l’autocélébration. On constate qu’il y a des domaines où la France va garder des atouts formidables et d’autres, et c’est triste à dire, où le mal est déjà fait. Cela ne concerne pas que la France d’ailleurs, mais tous les pays occidentaux. C’est donc une vision partagée sur la France du futur, mais une vision optimiste quand même. »

Propos recueillis par Laure Le Fur

 

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