Paroles de pères : la religion de ma fille

François et Mohammed, deux hommes, deux pères qui ne croient pas en le même dieu. L’un catholique, l’autre musulman, leur citoyenneté les réunit. Alors que les intégristes religieux monopolisent souvent le débat autour de la femme, les pratiquants plus modérés peinent à faire entendre leur voix. Quel regard ont-ils sur la femme, et plus particulièrement sur l’héritage religieux qu’ils transmettent à leurs filles ?

François, toulousain et résolument chrétien, baigne dans la religion depuis son enfance. « J’ai été élevé dans une famille croyante et pratiquante. Au cours de ma vie, il y a des moments où je me suis éloigné de la religion, sans jamais la rejeter pour autant » explique-t-il. À cinq heures de route, dans les quartiers nord de Marseille, Mohammed vit une religion autre, avec le même héritage générationnel : « je pratique comme on m’a appris à pratiquer, je prie depuis mon enfance cinq fois par jour : il faut faire le bien sans commettre de péchés. Mes enfants pratiquent tous : ils essayent de suivre la religion le plus possible. C’était très important pour moi de leur transmettre ces valeurs ». Sur les signes religieux, il se veut plus critique : « en soi, le hijab [voile] est interdit à l’école et au sein du travail. Pour moi, c’est inutile d’en avoir un, tout comme je refuse que mes fils portent la barbe ». L’héritage, la transmission sans pour autant imposer : telles sont les clés de voûte de leur éducation. Un avis que partage François « de nos jours, ça a de plus en plus de sens pour maintenir la tradition au sein du ménage ».

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Les symboles de la religion catholique et musulmane (Photo : DR)

Quelle place pour la femme ?

La structure familiale est historiquement dominée par le père, comme le souligne Jörg Stolz, professeur en sociologie des religions : « dans chaque culture les hommes ont le pouvoir. Cela s’observe particulièrement dans les anciennes religions ». « Nous sommes loin du patriarcat puisque je suis homme au foyer. C’est ma femme qui rapporte l’argent à la maison », pointe François. « Puis avec ma fille on en parle davantage : elles sont en général plus en contact avec la maisonnée et ont plus l’habitude de se confier ». Père de deux filles, ce quadragénaire admet ne pas avoir la même relation avec ses fils, « je serais plus pudique, une question de caractère peut-être ». Pour Mohammed, avoir un garçon ou une fille « ne change rien. Sauf pour le sexe avant le mariage : c’est généralement interdit mais surtout pour les filles. Les garçons c’est pas pareil, ils n’ont pas de risques de tomber enceinte ». Sur ce point, François a un point de vue modéré : « cela ne me dérange pas, tant qu’il y a de l’amour derrière. On ne peut pas être derrière les enfants à les fliquer ».

En 2014, le Pape François évoquait « la culture du déchet » dans nos sociétés, incluant au passage l’avortement. Un constat que partage François « aujourd’hui c’est banalisé comme acte. Après il y a des cas où l’on sait bien qu’il n’y a pas le choix. Si un jour cela doit arriver à ma fille, ça me gênerait beaucoup: j’aurais peur qu’elle ne puisse plus avoir d’enfants ». La vie du fœtus est également sacrée pour l’islam : un point sur lequel le rejoint Mohammed « c’est un péché. Si ma fille ne veut pas avoir d’enfants alors il y a la pilule. Mais l’avortement c’est délicat : on tue quelqu’un ».

« La religion est une chance »

Entre vie de couple, modernité et religion, le débat persiste. Est-il envisageable pour ces pères que leurs filles embrassent une religion différente ? « Si elles abandonnent leur religion cela me ferait de la peine. Si elles en changent, cela serait encore plus douloureux » confie François, « ma femme et moi sommes très attachés aux valeurs chrétiennes ». Des valeurs qu’il a cultivées tout au long de sa vie et concrétisées dans le mariage. Une forme d’engagement importante qu’il partage avec sa femme, chrétienne elle aussi. Lorsque les religions sont identiques, est-ce pour autant le signe que la tradition perdurera ? Pour François « c’est plus facile si c’est le cas. Si elle ne fait pas ce choix, on se contentera de la mettre en garde ». « Je n’accepterais pas un non musulman » souligne Mohammed. «L’islam se transmet par le père, contrairement à la religion juive : ses enfants ne seront pas musulmans. Alors que si un homme se marie avec une femme non musulmane, les enfants vont l’être ».

Wahiba, sa fille unique, participe au débat « si éventuellement je dois me marier, ma priorité est de trouver un homme musulman : c’est une des premières choses que je regarde chez quelqu’un ». Du même avis que son père, elle revendique sa liberté de culte : « bien sûr, il y a en qui sont forcées, mais pour moi c’est plus une chance : ça ne m’a jamais posé de problème, ça m’apaise de prier ».

À Toulouse, François revient d’un week-end à Paris. Prévenu de l’interview, il en a profité pour discuter avec sa cadette, Sarah : « mes enfants ont fréquenté des gens qui n’ont pas de religion. Elle m’expliquait que ça lui a beaucoup apporté niveau ouverture aux autres et réflexion personnelle ». Leurs dieux sont différents, leurs valeurs se ressemblent. Et au-delà des religions, ils se rejoignent par l’instinct paternel autour des mêmes préoccupations : le bien de leurs filles… et le respect de certaines traditions religieuses.

Virginie Ziliani

 

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