[INTERVIEW] Marielle Gautier : « Willy 1er, c’est l’histoire d’une rébellion et d’une émancipation »

Pour son premier long-métrage, Marielle Gauthier et ses trois compères réalisateurs – Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma et Hugo P. Thomas – ont choisi de traiter d’un problème largement sous-estimé en France : l’illettrisme. Tout droit sortis de l’école de la Cité (créée par Luc Besson), ils ont fait le choix de travailler avec Daniel Vannet, dont le parcours de vie inspire largement l’intrigue du film. De passage à Cannes dans le cadre des Rencontres cinématographiques de Cannes, la jeune réalisatrice a accepté de nous raconter cette expérience unique.

Quel est le synopsis du film ?

 Le film parle d’un homme de 55 ans, qui, suite à la mort de son frère jumeau, décide de quitter son environnement natal et de prendre sa vie en main pour la première fois de sa vie. Willy décide de trouver un appartement, des copains, un travail, et puis d’emmerder tout le monde comme il dit. C’est quelqu’un qui a toujours été là où on l’attendait et qui vivait chez ses parents. C’est l’histoire d’une rébellion et d’une émancipation.

Vous avez repéré Daniel Vannet (alias Willy) dans un reportage sur l’illettrisme… Qu’est-ce qui vous a touché chez lui ?

 Il a quelque chose dans son visage qui correspond bien à la comédie dramatique. Il a un côté dur à cause de tout ce qu’il a vécu, et en même temps un côté très drôle, très léger, plein d’autodérision. Je pense que c’est ça qui le rend très attachant.

Quel message vouliez-vous transmettre ?

 Je pense que le thème principal, c’est la marginalité sociale. Pour écrire le film, on s’est basé sur l’histoire de Daniel Vannet. Ce qui nous intéressait le plus c’était de montrer un parcours marginal d’une façon héroïque.

Entre la biographie et la fiction ?

 La part biographique, c’est vraiment sur le parcours de vie de Daniel, le fait qu’il ne travaille pas, qu’il vive chez ses parents. Et puis on a écrit le film sur la base de cette phrase qu’il dit à ses parents avant de partir : « Un appartement j’en aurais un, des copains j’en aurais, un scooter j’en aurais un, et j’vous emmerde ! » Après on a inventé les rencontres avec certains personnages comme son ami, Willy II.

Il s’agit du premier rôle de Daniel Vannet et de votre premier film. Double défi ?

 Ça, c’est sûr ! Déjà quand on arrive sur un premier film à quatre réalisateurs, c’est peu commun. En plus de ça on a travaillé avec un acteur non professionnel, en situation d’illettrisme, donc on avait tous les critères de la difficulté. Mais au final, on s’en est bien sorti. La plus grosse difficulté, c’est qu’il ne pouvait pas lire le scénario, et il avait du mal à retenir plus de trois phrases d’affilée. Il fallait trouver des astuces, alors on a traduit le scénario en dessins, sous forme de rébus. Mais il apporte tellement de choses à côté que ça valait vraiment la peine de travailler de façon un peu différente.

Vous êtes quatre réalisateurs, comment avez-vous travaillé ?

 On faisait tout ensemble, donc ça rendait les choses un peu chaotiques sur le plateau. Forcément, il fallait qu’on parle beaucoup pour se mettre d’accord. Mais c’est comme ça qu’on voulait travailler, parce que sinon, ça aurait été compliqué pour chacun d’entre nous de ne pas intervenir sur des parties importantes du film.

Une anecdote de tournage ?

 Oui, à un moment, Daniel commençait à faire un peu des caprices de star, il était très fâché et il a dit : « Moi, de toute façon j’vous l’dis, j’ai jamais vu un tournage aussi mal organisé » [rire]. Je trouve ça très mignon.

Les choses sont allées assez vite pour un premier film. Comment avez-vous trouvé les producteurs ?

 On s’est tous retrouvés une semaine dans le camping de mon père en Normandie, coupés d’internet, et on a écrit le scénario du film. Au début, c’était un peu une expérience comme ça pour avoir un scénario en plus, et puis en fin de compte, on a bien aimé ce qui en est ressorti. Du coup, notre producteur, qui nous avait déjà suivi sur des courts-métrages, a accepté de produire notre premier long-métrage.

Vous êtes diplômée de l’école de la Cité, créée par Luc Besson. Pouvez-vous nous parler de la formation que vous avez reçue ?

 J’ai intégré la toute première promo en 2012. C’est une très belle école de la débrouille, qui est très concrète. Ça dure deux ans, c’est gratuit, et on est pas du tout assis sur un banc. On avait beaucoup de rencontres avec des réalisateurs et des professionnels du milieu, des cours d’écriture, et l’après-midi c’était de la pratique. Il y avait des systèmes qui faisaient qu’on devait réaliser des courts métrages en une semaine, de l’écriture du scénario au montage… C’était vraiment le principe d’être sans arrêt dans la réactivité et la créativité.

Vous aviez accès aux studios de Luc Besson ?

 Ouais, ça c’était vraiment cool ! Des fois, il nous disait qu’il y avait un avion sur le plateau-set et qu’on pouvait aller s’amuser à tourner ce qu’on voulait ! C’était génial pour nous…

Quels sont vos projets à venir ?

 Pour le moment, on est tous en phase d’écriture. Il y a deux frères dans notre groupe de quatre qui sont sur le même projet, mais sinon on part sur des projets séparés. Sinon, Daniel a eu des propositions assez cool de réalisateurs un peu connus. Le truc c’est qu’il a quand même pas mal de problèmes de santé, parce qu’il a eu beaucoup d’opérations dans le passé, donc il ne peut pas avoir une activité physique trop intense, il doit se reposer un peu.

Un conseil aux jeunes qui rêvent de travailler dans le cinéma ?

 Ça peut paraître bête, mais passer les concours des écoles de cinéma. Ne pensez pas que vous êtes disqualifié d’office, les recruteurs cherchent des profils très différents. Et puis, faites des courts métrages, envoyez-les à des producteurs et faites-les tourner en festivals, ça peut être une bonne porte d’entrée sur le long-métrage.

Propos recueillis par Maxime Bonnet et Gaspard Poirieux

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