Où est Charlie ?

Deux ans après les attentats de Charlie Hebdo, la France ne scande plus qu’elle est Charlie. Sur fond de questions sur la caricature, on est en droit de se demander où est passé Charlie ?

Nous sommes le 11 janvier à Paris, quelques jours après que des terroristes ont jugé qu’un dessin méritait la mort. 1,5 million de personnes s’avancent dans les rues de la capitale et martèlent être Charlie. A ce moment-là, le fameux slogan « Je suis Charlie » ne se trouve pas seulement sur des mots Place de La République, mais sur tous les réseaux sociaux et ce dans le monde entier. Si ce dernier a été Charlie, pourquoi le « bashing » à chaque nouvelle publication de l’hebdomadaire est-il si présent ? La défense et le soutien de la caricature et de la satire ne peuvent-ils durer que le temps d’une photo de profil ou d’un tweet « Je suis Charlie » ? Mais la question est avant tout de savoir ce que signifie « être Charlie ». Il s’agissait d’abord de porter un deuil. De la même manière qu’on peut être Paris, Alep ou Orlando. Être Charlie c’est commémorer les morts. Mais ici, c’est le fameux débat autour de la liberté d’expression qui a été soulevé. Être Charlie est devenu un moyen de défendre cette même liberté, qui est l’essence de la caricature et de la satire. Avoir été Charlie, c’est donc porter l’histoire d’un instant donné. A ce moment-là, le monde était témoin et acteur. C’était une méthode de s’approprier l’événement. Mais si tout le monde défendait cette liberté, pourquoi ce même monde est-il si dévoué à partager les dernières couvertures de Charlie Hebdo où le slogan a fait place à l’indignation ?

Les réactions face à la Une sur Stromae ou le séisme en Italie démontrent cette hostilité face au dessin de presse, notamment quand ils dépassent de supposées limites. Comme l’explique très bien l’article italien « La caricature de Charlie Hebdo expliquée à ma mère », ces réactions sont avant tout dues à une incompréhension du concept de la caricature. La caricature est là pour deux choses : choquer et provoquer une réflexion, ou parfois avec aucune autre prétention que de faire rire. Lorsque le dessin de Riss met en scène le petit Syrien Aylan, décédé avant d’atteindre un panneau McDonalds, il veut faire réfléchir. Quel est le meilleur moyen de provoquer une réflexion ? Surprendre, choquer. Dégoûter ou indigner devient alors la meilleure arme pour le caricaturiste afin de faire passer son message. Si nous réfléchissions tout de suite, le dessin de presse engagé n’aurait pas lieu d’être. Mais lorsqu’on se retrouve face à la réalité, même crayonnée, on refuse d’accepter l’actualité, parfois loin de nous. On ne supporte pas de devoir faire face à la réalité du monde. Et ici c’est le pouvoir de l’image, et non seulement de la caricature, qui est questionné. Pourquoi sommes-nous si réticents à voir des images réelles de guerre ou d’attentat ? Parce que cela revient à accepter, et souvent on ne veut pas accepter certains faits d’actualité.

Rire de tout avec n’importe qui ?

Le premier dessin de Riss mettant Aylan en scène. L’image a été fortement relayée sur les réseaux sociaux.  (Crédit photo : Charlie Hebdo)

Le premier dessin de Riss mettant Aylan en scène. L’image a été fortement relayée sur les réseaux sociaux.  (Crédit photo : Charlie Hebdo)

Mais outre l’engagement noble que peut représenter la caricature, elle est souvent là seulement pour faire rire. Quand Luz met en Une de Charlie Hebdo un dessin de Hollande le sexe à l’air, le caricaturiste veut juste faire rire. Est-ce que c’est drôle ? Oui et non. A chacun sa sensibilité et son humour.  A chacun de trouver plaisir à lire Charlie Hebdo ou non. Mais impossible de reprocher au journal son humour douteux et « borderline ». Charlie Hebdo tient du slogan de son ancêtre Hara-Kiri l’esprit « Bête et méchant » qui le caractérise. La plupart des dessins de l’hebdomadaire sont souvent juste bêtes et justes méchants. C’est tout. Est-ce que tout le monde doit en rire ? Sûrement pas. Cela explique les faibles tirages qui ont rythmé la vie du journal. C’est un humour qui ne plaît pas à tous, et qui n’a pas à plaire à tous. Ce n’est pas parce que cela ne nous fait pas rire personnellement, qu’il faut condamner Charlie Hebdo. Les nombreuses réactions négatives concernent la plupart du temps uniquement la couverture. Pourquoi ? Car elles proviennent généralement de personnes qui n’ont jamais pris le temps d’ouvrir le journal. Et elles n’ont pas nécessairement à le faire.  Personne n’a l’obligation de rire des publications de Charlie Hebdo en l’honneur d’un quelconque devoir patriotique.

Si un dessin nous choque ou ne nous fait pas rire, c’est normal. Cela veut-il dire que Charlie Hebdo va trop loin ? Que le journal ne respecte pas les pauvres victimes qui doivent subir l’assaut de son crayon ? Un journal bête et méchant offrira du contenu bête et méchant. C’est ce que désire son lectorat fidèle. Il suffit de voir la quantité d’encre des médias, lecteurs et internautes qui coule à la suite d’un dessin qui n’a demandé que quelques minutes et quelques coups de crayon. Un dessin, même s’il fait suite à l’attentat du 7 janvier et a pris une valeur plus profonde et honorable, reste un dessin. Parfois pertinent, parfois douteux, parfois juste, parfois de mauvais goût, le dessin de presse est là pour faire réagir, réfléchir ou juste faire rire, mais il reste le produit d’un auteur. Si nous sommes arrivés à clamer avec tant de ferveur être Charlie, assumons-le jusqu’au bout. Changer une photo de profil et partager un slogan sur Facebook sont une chose, défendre toute l’idéologie qui va avec en est une autre. S’il est facile de s’indigner quand des terroristes tuent pour un dessin, il devrait être encore plus logique de tolérer tous les dessins, surtout ceux qui nous dérangent.

Roberto Garçon

Publicités