Réfugiés d’hier #2/2: de l’Algérie à la France, sans répit

Zoulikha Hanifi a fui la guerre civile algérienne avec ses deux enfants en juillet 1994. Elle part alors avec beaucoup d’espoir mais à son arrivée en France la déception est grande. Désormais propriétaire d’une épicerie niçoise, ces années difficiles lui ont laissé un goût amer.

« J’ai quitté l’Algérie avec deux enfants et deux valises. Toute ma vie était dans ces deux valises. J’avais tout derrière moi et rien devant ». Zoulikha était enseignante d’arabe et de français à l’école primaire avant que la guerre civile n’éclate. « Le 8 octobre 1988, il y a eu un soulèvement, la population en avait ras-le-bol. L’armée a tiré sur les gens et il y a eu beaucoup de morts. Des clans ont commencé à se créer, le Front Islamique du Salut voulait prendre le pouvoir pour faire un État islamique alors qu’on était déjà musulmans ! »

« C’est là que les années noires ont commencé »

Une famille menacée

A cette période, le mari de Zoulikha, Karim, est engagé au sein du Front de Libération Nationale et craint pour sa vie. « Des amis proches et son chauffeur ont été tués. Les assassinats ciblés se multipliaient alors on a décidé de quitter Mouzaïa en octobre 1993. On s’est caché chez mes parents à Blida, ma ville natale ».

Sa famille vit alors dans la peur. « Karim est resté enfermé pendant cinq mois. Pour aller au consulat demander son visa, il se cachait sous une couverture dans la voiture ». La mère de 34 ans doit arrêter l’enseignement et n’emmène plus ses fils à l’école. « Les enfants de militaires pouvaient être kidnappés n’importe où, je ne faisais confiance à personne, je surveillais tout ».

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Zoulikha Hanifi a fui la guerre civile algérienne en 1994. (Crédit : Elsa Hellemans)

 La France, de déceptions en désillusions

Neuf mois plus tard, Zoulikha obtient enfin un visa pour la France et rejoint Karim à Bar-le-Duc, où il est arrivé quatre mois plus tôt. Mais la Meuse est une terrible épreuve pour l’ancienne enseignante. Elle est mal accueillie et reste traumatisée par la guerre civile. « J’avais la peur au ventre, quand j’entendais un train je croyais que c’était une bombe. Notre maison était très belle mais elle n’avait pas d’âme. Il y avait des nuages et des corbeaux qui tournaient dans le ciel, je ne faisais que pleurer. » C’est pourquoi en décembre 1994, Zoulikha se précipite à Nice dès qu’une opportunité de travail se présente.

Mais jusque dans les années 2000, la situation ne s’améliore pas. Une petite fille vient agrandir la famille mais les parents n’arrivent pas à se stabiliser « On était mal dans notre peau car on faisait des métiers dont on n’était pas fiers. » Zoulikha ne connaît personne et a de grandes difficultés à trouver un emploi. « Je n’osais pas demander de l’aide, j’avais honte de dire que j’avais faim ».

« La France, c’est le miroir aux alouettes »

Peu à peu, l’amertume les gagne et le couple se sépare. « Ça allait mal à la maison car on avait trop de colère de l’Algérie qui se répercutait sur nous ». Karim repart à Bar-le-Duc et Zoulikha tombe en dépression.

Elle trouve des petits boulots et se consacre au bonheur de ses enfants. « J’ai inscrit les garçons à la natation alors que je n’avais pas assez d’argent pour l’essence, on y allait à pied avec ma fille dans la poussette. C’est grâce à mes bases solides et à mon éducation que j’ai tenu le coup. ».

« Si je n’avais pas une tête d’arabe, je n’aurais jamais eu tous ces problèmes ».

Puis un jour, enfin, c’est la bonne rencontre. Zoulikha trouve un emploi stable dans une épicerie, elle achète un appartement puis devient propriétaire du commerce en 2006. Son mari et elle finissent par se réconcilier « J’ai tout fait toute seule, sans rien en contrepartie. Ici les gens ne donnent rien alors qu’en Algérie on donne tout. J’ai demandé la nationalité française il y a plusieurs années mais on me l’a refusée. Maintenant je n’en veux plus. Mes proches ont peur qu’on me foute dehors, mais aujourd’hui je n’ai besoin de personne et je m’affirme avec ma nationalité algérienne ».

Elsa Hellemans

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