[FIPA 2017] Jean Pelletier : « L’identité francophone est une des pièces maîtresses de Radio-Canada »

Directeur de l’information télévisée à Radio-Canada, Jean Pelletier, présent au FIPA cette année, livre sa vision de la francophonie à travers les yeux du canal canadien.

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Jean Pelletier était présent pour cette 30e édition du FIPA placée sous le signe du Canada. (Crédit photo : Laure Le Fur)

Buzzles : Cette année, le Canada est mis à l’honneur au FIPA. C’est l’occasion de mieux connaître votre pays grâce au monde du petit et du grand écran. Est-ce que vous êtes content de voir le Canada mis à l’honneur cette année ?

Jean Pelletier : Oui tout à fait. C’est une belle reconnaissance pour ce que l’on fait au Canada. On a connu des moments difficiles au cours des dernières décennies parce qu’on avait un gouvernement conservateur qui retenait les fonds sur les télévisions publiques et d’autres organismes subventionnels. Maintenant, il y a eu un changement de régime. Cela s’est rouvert et je crois que la créativité reprend son nom.

Vous êtes une figure importante de Radio-Canada. Vous avez été rédacteur en chef du Télé journal. Vous avez été rédacteur des nouvelles et vous êtes le premier directeur d’informations télévisuelles Radio-Canada actuellement. On peut considérer Radio-Canada comme une pièce maîtresse de la télévision francophone ?

Assurément. La télévision francophone au Canada sans la télévision publique ? Je crois qu’il y a plein de communautés francophones qui perdraient leur identité. C’est d’ailleurs le propre d’une télévision publique d’être au service d’un pays. Au sens de sa culture, et pas qu’il obéisse au gouvernement puisque c’est un organisme indépendant. C’est le plus gros organisme culturel au Canada en ce moment.

Historiquement, Radio Canada a une sacrée histoire. Née en 1936, elle a connu des périodes fortes au Canada comme la révolution tranquille par exemple. Elle est donc ancrée dans la culture française / canadienne ?

Oui. Radio Canada existe parce qu’en 1936, les gouvernements ont réalisé que les Canadiens n’écoutaient que la radio américaine et que c’était un phénomène absolument inacceptable. Donc ils ont créé la première radio publique, qui s’est appelée Radio Canada. Grâce à elle, le fait français au Canada n’est non seulement plus en sourdine, mais prend de l’expansion, et a donné naissance à ce que l’on a pu appeler au début des années soixante la Révolution tranquille.

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« La télévision francophone au Canada sans la télévision publique ? Je crois qu’il y a plein de communautés francophones qui perdraient leur identité », a souligné Jean Pelletier. (Crédit : DR)

 

La défense de la langue française canadienne est toujours d’actualité sur le poste ?

Absolument. L’identité francophone est une des pièces maîtresses du mandat de Radio Canada.

Vous souhaitez investir Radio Canada dans les documentaires et dans la coproduction dans le marché francophone. Pourquoi ces choix ?

Tout d’abord parce qu’on est des petits joueurs sur l’échiquier mondial. Et la France est un beau joueur au sein de la francophonie, mais vis-à-vis de la concurrence américaine, elle est un petit joueur. Donc il y a une nécessité de se regrouper et comme on n’a pas des fonds éternels, il faut faire des coproductions pour s’associer sur des objectifs de couverture. Parce que ce qui nous sauve, quelle que soit la langue d’une télévision, c’est le contenu. Et si on veut assumer les frais difficiles de contenu, il faut se mettre en coproduction.

Radio Canada a produit des contenus de qualité avec des séries canadiennes à succès comme L’auberge du chien noir ou Les Parent. Qu’en est-il de la place des séries sur Radio Canada ?

C’est une vieille tradition au Canada français que de produire ce que l’on appelait à l’origine des téléromans. C’est une pièce maîtresse de la culture francophone ce genre-là de téléroman, car c’est aussi une façon de raconter l’actualité en des termes romancés. Cela trouve encore sa place. Radio Canada a facilement 2 ou 3 séries par semaine à son antenne.

Pour Jean Pelletier, « Si on pouvait égaliser les règles, en disant à Netflix, « restez joueur et de payez les taxes », on aurait ainsi plus de fonds pour contrer cette concurrence-là ». (Crédit : DR)

Pour Jean Pelletier, « Si on pouvait égaliser les règles, en disant à Netflix, « restez joueur et de payez les taxes », on aurait ainsi plus de fonds pour contrer cette concurrence-là ». (Crédit : DR)

Par rapport aux séries, il y a un gros concurrent sur le marché qui s’appelle Netflix. C’est une menace pour les diffuseurs francophones. Comment Radio-Canada peut arriver à contrer cet ogre qui est Netflix ?

Ce n’est pas Radio-Canada seule qui pourra le contrer. Je crois que la première chose c’est si on pouvait jouer selon les mêmes règles chacun. C’est-à-dire que Netflix ne paie pas de taxes sur sa production alors que les producteurs canadiens sont obligés de payer des taxes considérables. Si on pouvait égaliser les règles, en disant à Netflix, « rester joueur et payer les taxes », on aurait ainsi plus de fonds pour contrer cette concurrence-là.

Est-ce que vous pensez que le marché francophone est en mutation ?

Il l’a toujours été. C’est propre à la télévision qui est un média en constante évolution. S’il s’arrête, c’est foutu. On sera toujours amené à s’inspirer des changements technologiques, et de goûts aussi des nouvelles générations. Il y a à peine dix ans, personne n’osait croire que l’on pourrait regarder des documentaires sur un téléphone ou même l’idée d’avoir des formats qui se prêtent au téléphone. On trouvait cela ridicule. Ces changements-là sont majeurs. Si on parvient à les intégrer, cela voudra dire aussi que l’on parvient à assumer le changement tous les jours.

CBC a fait un line-up durant le FIPA. La chaîne a montré sa volonté de vouloir investir dans le digital. Qu’en est-il de Radio Canada ? Est-ce que cela vous intéresse aussi ?

On y est déjà avec Tou.tv que l’on a créée il y a 7 ans. Les gens parlent du virage numérique, mais ça fait longtemps qu’on l’a pris. On est dans un autre droit en ce moment, ça va très vite. On est un média complet, c’est-à-dire radio, télévision, web, et on y a intégré toutes les composantes. Quand vous entrez à Radio Canada en tant que journaliste, vous n’y entrez pas pour être qu’à la radio ou qu’à la télévision. Il faut pouvoir maîtriser les trois genres. Cela veut dire qu’on est aussi articulé sur le web qu’on l’était pour la télévision. Auparavant, jusqu’à l’arrivée du numérique, il y avait une sorte de hiérarchie. Il y avait la radio qui est un genre mineur par rapport à la télévision. Mais au début, la télévision était un genre mineur par rapport à la radio. En 1952, les journalistes voulaient être à la radio et c’était comme s’en aller en exil que d’aller à la télévision. Tout cela a changé maintenant.

Comment voyez-vous l’avenir pour Radio Canada, à court terme, en 2017 ?

Je crois que l’on a encore à consolider notre base. On doit avoir une stratégie avec d’autres télévisions publiques dans le monde. On doit être une télévision francophone, mais qui fait des choses exclusives et universelles, pour l’ensemble des locuteurs qui parlent anglais, français ou chinois. Parce qu’une fois que l’on fait un documentaire, il trouve aussi sa place dans d’autres cultures s’il a comme ambition de révéler et d’être à la hauteur des grandes préoccupations du genre humain.

 Laure Le Fur

Thomas Woloch

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