Quelques minutes après minuit : entre esthétique et symbolique

Réalisé par Juan Antonio Bayona, Quelques minutes après minuit est sorti en salles le 4 janvier 2017. Critique et analyse d’un film puissant et poignant.

Déjà auteur des fabuleuses œuvres L’Orphelinat et The Impossible , Juan Antonio Bayona est un réalisateur passionné d’émotions. Au travers de ses longs métrages, il tente de mettre en scène les sentiments les plus sincères et durs. A l’aide d’une esthétique rappelant les œuvres de Guillermo Del Toro (Le Labyrinthe de Pan), l’auteur transcende les thématiques difficiles de la douleur sentimentale et de la perte affective. Un long métrage brillant sur la forme et le fond, construit telle une catharsis émotionnelle.

Une beauté esthétique lumineuse

Conor est un jeune adolescent torturé. Sa mère est atteinte d’une grave maladie, sa grand-mère est odieuse avec lui. De même, ses relations scolaires sont exécrables, faisant de lui le souffre-douleur de sa classe. Le seul moment de gaieté reste les moments de tendresse partagés avec sa mère, lorsque celle-ci en a la force. Fable lumineuse à l’émotion pure, Quelques minutes après minuit est un monument de cinéma fantastique. Affublé d’une esthétique étincelante, le long métrage ne cède jamais à la facilité, privilégiant la justesse au grand spectacle. Cinéaste espagnol, Juan Antonio Bayona transcende un message simple grâce à une mise en scène axée sur l’imaginaire. Un travail auréolé d’une photographie lumineuse, avec un travail soutenu sur les couleurs, variant selon l’émotion et l’intensité des sentiments des personnages. Le travail des cadres est ainsi soigné, utilisant un parti pris intimiste pour totalement immerger le spectateur au sein du récit. Ce dernier reste une adaptation très libre de l’ouvrage éponyme de Patrick Ness, ici scénariste du film. Outre le rythme parfaitement géré, le romancier retravaille parfaitement la magie de son histoire, tout en l’accordant avec les thématiques de Bayona. Une alchimie rendue également possible grâce à une bande originale tout en lyrisme signée Fernando Velazquez, compositeur attitré du réalisateur.

Les dialogues restent d’une justesse incroyable, permettant au spectateur de s’attacher à l’ensemble des personnages. Ces derniers, bien qu’archétypaux dans leur construction, évoluent conjointement grâce à un dosage parfait dans leur apparition. Un sentiment confirmé, notamment au moyen des fantastiques interprétations des acteurs. En dehors des seconds rôles charismatiques, tels que Sigourney Weaver ou Liam Neeson, c’est la partition tout en retenue de Lewis MacDougall qui retient l’attention. Jeune espoir du cinéma britannique, nul doute qu’il se fera une place dans de futurs projets ambitieux. Enfin, notre coup de cœur se place sur Felicity Jones. Révélée à Hollywood dans The Invisible Woman de Ralph Fiennes, elle est rendue célèbre pour Une merveilleuse histoire du temps de James Marsh avant d’être mondialement reconnue pour la superproduction Rogue One : a Star Wars story, sortie en décembre 2016. Sa performance, pleine de grâce et de finesse, magnifie un long métrage déchirant dans sa trame scénaristique. Quelques minutes après minuit est un chef d’œuvre esthétique, sublimé par une mise en scène lumineuse de Juan Antonio Bayona et l’interprétation de ses acteurs remarquables. Un long métrage qui n’en oublie pas sa profondeur, notamment dans ses thématiques du deuil et de la perte affective.

(Photo 1 : Felicity Jones et Lewis MacDougall, tous deux déchirants. Crédit photo :  Participant Media)

Des thématiques dures et déchirantes

Poétique à souhait, le film brille avant tout par son message. Abordant la thématique du deuil chez l’enfant, Quelques minutes après minuit ne ménage pas le spectateur et lui tend le reflet de ses propres expériences. L’ensemble du film, de ses personnages et de ses séquences d’animation sont là pour porter le message final. Le jeune héros se retrouve à devoir accepter la fatalité de la maladie de sa mère et, en même temps, il ne souhaite qu’une chose : que cela finisse. Si effrayé à l’idée de voir sa mère partir, il désire inconsciemment sa mort. L’anticipation de la douleur devient encore plus terrible que la douleur elle-même. Ainsi, chaque spectateur peut se retrouver dans cette idée-là. Qui, par peur de souffrir, n’a pas souhaité que tout s’arrête définitivement ? Ce présupposé au cœur de Quelques minutes après minuit se révèle si vrai qu’on peut le superposer aux divers vécus de chaque spectateur, qu’il soit enfant ou adulte. Là où le film diffère d’une simple morale d’un film Disney, c’est lorsqu’il aborde la culpabilité que peut ressentir un enfant de 10 ans, tiraillé entre l’état dégradant de sa mère qu’il aime, et le souhait que sa mort arrive vite, pour ne plus attendre la douleur. Cette créature géante, ici un arbre millénaire, porte une symbolique lourde de sens. Elle est à la fois source de vie, résistant à des générations de conflits et de catastrophe, mais aussi symbole de mort car placée en plein milieu d’un cimetière. Le monstre est donc l’entité qui permet d’annoncer à l’audience et aux personnages, une perte affective et vitale dans le récit. Une technique régulièrement utilisée dans le cinéma, notamment par Spielberg dans E.T  ou Brad Bird et son Géant de Fer.

N’hésitant pas à aborder des sentiments si complexes mais pourtant universels, le film retrouve le statut des fables originelles des Contes Grimm, où dans un monde de fantaisie l’horreur n’était pas épargnée. Là où les adultes verront un questionnement sur leur propre vécu, les enfants apprécieront la fantaisie d’un film tout aussi poignant qu’éducatif. Ne prenant pas l’enfant pour un idiot, le long-métrage s’adresse directement à l’enfant. Lui donnant des outils de compréhension simples à travers les histoires contées dans la diégèse du film, Quelques minutes après minuit peut réellement accompagner l’enfant dans cette dure et complexe période que représente l’enfance. Le film transmet un message non manichéen où le monstre est également le héros, et où le gentil prince est aussi terrible que la sorcière. Là où de nombreuses productions à destination des enfants auraient préféré des personnages types du méchant et du gentil, le film offre des personnages ni mauvais ni bons, simplement humains. Ni noir ni blanc, Quelques minutes après minuit est une œuvre transcendante qui touchera tous ceux qui ont déjà vécu.

Roberto Garçon

Louis Verdoux

 

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