Chronique judiciaire : meurtre au marteau

Le 1er septembre 2014, à Nice, Ludovic H. massacre sa femme d’une vingtaine de coups de marteau. Deux ans plus tard, la cour d’assises de Nice se réunit pour son jugement. Libertinage, manipulation et violences conjugales : récit d’un procès terrifiant et d’une histoire sordide.

« Vivement que ce soit fini », « personne me fera plus jamais mal », « il a pété un plomb », « je sauve ma peau ». Si ces sms, récités devant la cour, n’ont pour l’instant aucun sens, ils vont pourtant nous éclairer plus que jamais sur le procès qui vient de débuter le 10 janvier au Tribunal de Nice. Et au cœur de ce procès un drame terrible. Le 1er septembre 2014, Gabrielle H. est assassinée par son mari. Comment ? Pourquoi ? A ce moment-là, nous ne savons encore rien. Mais l’affaire se révélera bien plus complexe que ne le laissait penser le simple motif de « crime passionnel » relayé dans la presse à l’époque des faits.

Ici à l’origine de tout, c’est l’histoire d’un couple. D’un couple où le mari était exubérant et l’épouse discrète. Où les ruptures étaient devenues aussi fréquentes que les messages de menace. L’histoire d’une union de plus de 35 ans où l’intimidation et la domination ont commencé à remplacer l’amour et la tendresse. Cette affaire, c’est donc avant tout le récit de la cruelle passion d’un couple qui n’en n’était plus un. Si nous en savons encore trop peu, une idée s’impose : rien ne sera blanc ou noir dans ce procès.

Une histoire de libertinage ?

 Le parterre réservé aux proches des deux parties est rempli. Eux connaissent déjà bien l’histoire, qui remonte à deux ans. Pour nous, qui venons tout juste d’arriver en ce 2e jour de procès, c’est le flou complet. Un expert, consultant en informatique, est appelé à la barre. Chargé de récolter des informations sur les portables et appareils de la victime et du prévenu, il cite des sms. Les noms, encore inconnus, défilent. Peu à peu, nous retenons quelques surnoms, qui reviennent sans arrêt. Gaby. Ludo. Probablement pour Gabrielle et Ludovic. Une histoire d’adultère semble être au cœur du procès : « J’ai honte, je regrette sincèrement mon comportement ». « On va se séparer à l’amiable ». Jusqu’ici rien de très inhabituel, un crime passionnel comme les cours d’assises en croisent souvent. Puis, d’autres noms ressortent parmi les nombreux textos échangés. Sophie, Phil, Gaby, Ludo, on ne sait plus qui est qui, les noms se mélangent. Et là, le mot qui va éclairer ce fouillis d’informations est prononcé. Libertinage. La lumière se fait dans nos esprits, Gaby et Ludo étaient dans une relation libertine avec Sophie et Phil.

« C’était sa soumise »

 Mais les textos ne suffisent pas à dépeindre la complexité des personnes impliquées. Un premier témoignage va heureusement y remédier. Puis un deuxième, un troisième et ainsi de suite. Amis du couple, médecin traitant, relations professionnelles ou employés : chaque propos vient en compléter un autre, nous en apprenant un peu plus sur le couple H. Les adjectifs « discrète et effacée » rythment les déclarations des témoins autour de la personnalité de Gaby. Elle se contentait de suivre les décisions que prenait Ludo. C’est lui qui choisit de découvrir le milieu du libertinage, Gaby donna seulement son accord. Lui est décrit comme « macho, impatient, volubile ». Il n’hésitait pas à donner son avis quand Gaby elle, préférait rester en retrait. Lors de soirées entre amis, c’est Ludo qui mène la cadence, un témoin le décrit même comme « le coq du village ».

Pour certains proches, Gaby était sous la domination de son mari, qui pouvait s’avérer manipulateur, « c’était sa soumise ».  Au point d’en venir aux coups ? Car c’est bien des coups qui ont été portés par Ludo, environ un an avant les faits. Sur le nez de Gaby, mais aussi sur sa hanche et son épaule gauche, des endroits moins visibles pour un simple observateur. Cette agression lui vaudra deux jours d’ITT (incapacité temporaire de travail, ndlr). Le choix des lieux des blessures semble confirmer la psychologie calculatrice du mari. Un comportement assez paradoxal avec celui dont il fait preuve durant le procès. Ludo reste tête baissée, les mains jointes, et semble repenti, calme, réservé. D’autres témoignages esquissent un couple à la dynamique assez inhabituelle, mais amoureux après 35 ans de mariage. Ils travaillaient même ensemble, dans une agence d’assurances appartenant à Ludo, preuve de leur bonne entente. Alors, comment expliquer les tragiques événements qui ont fait suite ? Après ces témoignages, nous avons l’impression de connaître Gaby et Ludo comme de vieux amis. Pourtant ce sont de vrais inconnus pour nous.

De l’échangisme au meurtre

Les témoins continuent à défiler. Entre collègues de travail ou proches du couple, les déclarations sont nombreuses et s’accordent toutes. Ludo exerçait une réelle domination sur Gaby. Si le caractère des deux protagonistes de l’affaire a réussi à se dessiner, le récit de leur décadence commence seulement à se construire. Le couple est ensemble depuis les bancs du lycée, mais le début de leur descente aux enfers commence par leur ouverture au libertinage. Rentrer dans ce monde les amène à rencontrer le couple de Sophie et Philippe. Sophie et Ludovic tombent vite amoureux l’un de l’autre et leurs deux époux délaissés s’adaptent. Mais Philippe devant la barre témoigne : « Tout est allé trop vite ». Ainsi pendant de nombreuses années c’est une histoire d’allers-retours entre ce couple à quatre. Ceci dure jusqu’à la rupture définitive et le début d’une procédure de divorce entre Gabrielle et Ludovic en mars 2014.

A ce moment-là, Ludo « veut tout contrôler » affirme Philippe. Ludovic décide donc de s’installer avec Sophie « sûrement pour rendre jaloux Gaby » tandis que Philippe emménage avec Gabrielle et ce jusqu’à sa mort quelques mois plus tard. Les couples se sont échangés. On se demande alors ce qui a pu mal tourner. « La situation lui a échappé, Gaby était amoureuse de moi et moi aussi, tout son plan est tombé à l’eau » suppose le dernier amant de Gabrielle. On comprend alors que c’est un funeste destin qui se dessinait autour de Gabrielle, constamment « apeurée » par Ludovic qui « l’espionnait ». L’instabilité d’un homme possessif « qui ne se remet pas de son divorce » mène alors à l’impensable. Tout prend forme, chaque sms, chaque détail fait alors écho autour de cet homme qui a commis l’irréparable. L’irréparable ? Le 1er septembre 2014, au matin, Ludovic fait irruption dans l’agence où il travaille encore avec son ex-femme et lui assène une vingtaine de coups de marteau. L’histoire, derrière le fait divers, est désormais moins obscure mais tout aussi terrifiante. Cette session se termine sur cet éclaircissement. Il faudra attendre le lendemain pour découvrir le vrai visage du meurtrier.

 « Vous êtes un manipulateur ! »

Troisième et dernier jour. La nouvelle séance débute à 9h. Il reste deux témoins. Vont-il changer la donne ? Ce sont deux proches du suspect qui sont entendus à la barre. Ils vantent tous deux les qualités d’un homme « cultivé et épatant ». Suite à ces témoignages, l’accusé doit désormais répondre devant les deux parties. Questionné sur la raison de son acte, au bord des larmes, il réagit : « Je n’ai pas la réponse, je ne comprends pas » résonne dans la salle d’audience. Il martèle qu’il n’a aucune idée de ce qui a pu se passer. On découvre alors un visage très humain d’un homme décrit comme tyrannique. Mais c’était sans compter sur les avocats de la partie civile pour renverser la tendance. Les avocats mettent en avant le caractère de victime de Gaby. Elle a été victime de violences conjugales et elle en est morte. Ne pouvant partir car étant sous l’emprise de son mari, elle s’enfonçait de plus en plus dans un piège. « Vous êtes un manipulateur ! » s’exclame l’un des avocats face à Ludovic. L’avocat rappelle les faits et hurle, mimant les 20 coups de marteau : « 1, il donne le premier coup, 2,3,4,…20 et là il s’arrête ». La salle est silencieuse. Ludovic baisse les yeux. L’avocat fait le portrait d’un monstre ignoble et narcissique qui a tué son-ex femme, car elle avait simplement décidé de vivre sans lui.

Après une pause, il est désormais l’heure du verdict de ce récit sordide. Le récit d’un homme manipulateur qui possédait une emprise sur une femme, jusqu’à ôter sa vie, afin de la posséder à jamais. Le juge se tient stoïque et énonce « Ludovic H. est condamné à 17 ans de réclusion criminelle ». Ce ne sont pas «  les dérives du libertinage » comme le titrait Nice-Matin à l’époque des faits, mais bien les dérives d’un homme cruel.

 

                                                                                                                                                Roberto Garçon

Annabelle Georges

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