Liao Yiwu, un symbole de la révolution chinoise

Liao Yiwu est de ces hommes comme on en rencontre rarement, qui portent en eux un morceau d’Histoire. Peu bavard, il est le témoignage de l’oppression chinoise face à la liberté d’expression. Buzzles est parti à sa rencontre, accompagné par Marie Holzman, sa traductrice.

Pilier de la littérature pénitentiaire, Liao Yiwu est un écrivain et artiste reconnu dans le monde entier. Parmi ses chefs d’œuvre, on compte Dans l’empire des ténèbres et Poèmes de prison : Le grand massacre. Yiwu y raconte ses quatre années en prison entre 1990 et 1994. Il fut emprisonné après avoir dénoncé la répression des manifestations de la place Tian’anmen.

Avant d’être façonné par ces terribles années dans un goulag chinois, Liao Yiwu était loin d’avoir le profil d’un intellectuel engagé. Né durant la grande famine, en 1958, il se découvre dans les années 80 une passion pour certains poètes interdits : Arthur Rimbaud, John Keats, Irwin Ginsberg, ou encore Charles Baudelaire.

Magnétophone de l’histoire

On retrouve en Liao Yiwu l’esprit dissident et libertaire de la beat-generation.  En 1989, les manifestations de la place Tian’anmen viennent bouleverser sa vie. Au départ, Liao Yiwu était assez indifférent et très peu engagé vis-à-vis des mouvements révolutionnaires dénonçant la corruption et la politique du gouvernement chinois. Néanmoins, le 3 juin, veille de l’événement surnommé le « Massacre de la place Tian’anmen », Liao Yiwu est touché par son ami Michael impliqué dans la révolution, et écrit d’une traite le poème Massacre. Michael et Liao Yiwu enregistrent le poème sur des cassettes audio, qui devient rapidement le symbole de la réalité des horreurs perpétrées par la République Populaire de Chine. Un poème transcendant suffira à Liao Yiwu pour être considéré comme un « contre-révolutionnaire » et passer quatre années dans le centre d’investigation de Songshan.

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A l’extrême gauche, Liao Yiwu, et au centre avec un tee-shirt noir son ami Michael (Crédits: DR)

L’existence du poète résistant laisse place à un réel cauchemar. A son arrivée au centre de détention, Liao Yiwu est confronté à des violences physiques mais aussi morales. Dès le premier jour, le gardien lui présente le « menu » des punitions auxquelles il sera soumis. Un menu qui comprend un « ragoût de groin de cochon » (les lèvres de la victime sont écrasées entre deux baguettes) ou encore « le Mapo tofu » (des grains de poivres sont introduits dans l’anus).

Dans sa cellule, le poète côtoie des prisonniers condamnés à mort et des trafiquants de femmes. Ce sont ces personnages qui vont inspirer ses écrits : « c’est à cette période que j’ai appris ce qu’était véritablement l’écriture », raconte le poète. Les moments de fraternité entre détenus comme les moments d’abattement structurent ses romans. Dans l’empire des ténèbres est un témoignage direct qui rend compte des réalités des goulags chinois. Un récit entremêlé d’humour ravageur et d’autodérision. C’est d’ailleurs grâce à son humour et à la vérité de son ton que Liao Yiwu se fait connaître dans l’univers littéraire.

« La musique est une arme »

La flûte xiao, c’est l’instrument de musique qui lui a permis de survivre durant ces quatre années de prison. Avec l’aide d’un moine tibétain incarcéré, il apprend à jouer de cet instrument. « La musique est une arme » soutient fermement Liao Yiwu devant deux jeunes individus, « tout comme la poésie, c’est une réaction à la terreur » ajoute-t-il. De véritables boucliers dans un environnement et une atmosphère terrorisante. Liao Yiwu s’est fabriqué quelques instruments de guerre, et ce, à sa manière. L’instrument en main et des proses en bouche, Liao Yiwu peut commencer le récit de son existence. D’un calme olympien, le poète ouvre la première page de son histoire. Il joue le premier morceau à la flûte ténor et récite un poème à l’espérance triste. Yeux fermés, Liao Yiwu a l’air paisible. Pourtant, la violence de ses mots touche lorsqu’il entame la première phrase de son poème.

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Liao Yiwu lors d’un concert aux Etats-Unis en juin 2015 (Crédits: blogs.wsj.com)

Cette violence, il l’a aussi acquise après sa libération en 1994. La Chine a changé d’époque, l’économie du pays connaît une croissance très rapide. Il se retrouve seul. Ce poète sans argent n’intéresse personne : « seule la police s’intéresse à moi » ironise-t-il. Un intérêt porté par la police qui lui vaudra quatre fois la réécriture de ses manuscrits. Finalement, Liao Yiwu décide de s’exiler en Allemagne en 2011. Liao Yiwu se confie précisément sur cette période de sa vie. Dans les bars de Berlin, il partage sa musique. Il raconte : « au départ je ne savais pas boire », mais c’est finalement l’alcool qui lui a permis de se livrer. C’est ce poète désopilant qui conseillera à la jeunesse de « boire pour dire la vérité ».

 

Hafça El Moussaoui

Roberto Garçon

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