mars 17

[Assises] Quotas dans les rédactions : la solution ?

Pas toujours facile de parler de diversité, ce mot valise qui englobe une multitude de définitions, propres à chacun. Dans le monde journalistique, quand on parle de quotas, c’est là que l’affaire se corse. En France, les rédactions sont fréquemment accusées d’être trop homogènes, peu représentatives de la diversité française. Mais les quotas restent un sujet tabou, certains veulent y croire, d’autres y voient une forme de discrimination. Aux Assises de Tours, journalistes et professionnels des médias ont tenté de disséquer ce thème.

Jeudi matin, 9h15, la conférence « Diversité dans les rédactions : briser le tabou des quotas ? » débute. Animé par John-Paul Lepers, journaliste, le débat rassemble autour de la table cinq femmes : Samira Djouadi, déléguée générale de la fondation TF1 , Nassira El Moaddem, rédactrice en chef du Bondy Blog, Audrey Lebel, porte-parole du collectif « Prenons la Une », Mai Lam Nguyen-Conan présidente de ViaVoice Diversity et membre du Club XXIe siècle et Géraldine Van Hile du CSA.

Première question, qu’entend-on par diversité ? En prenant compte de la difficulté à définir ce terme, chacune y va de son petit mot, « ethnie », « milieu social », « origines », « noirs » « femmes », « arabes », « asiatiques ». Finalement, elles se mettent d’accord : peut-être que la diversité c’est tout ce qui n’est pas l’image de l’homme blanc, quinquagénaire, largement représenté dans les médias français, comme l’avait déclaré Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions.

Les quotas, sujet tabou ?

La discussion commence par une intervention de Mai Lam Nguyen-Conan. Elle interpelle le public : « Qui ici pense que la diversité n’est pas suffisamment représentée dans les médias ? ». Jackpot, toutes les mains se lèvent. Elle enchaîne : « Qui pense que les quotas ne sont pas une bonne solution ? », là, la question partage. Ceux qui pensent que c’est une bonne solution lèvent timidement la main, d’autres hésitent puis s’abstiennent. Autour de la table, seule Mai Lam s’oppose aux quotas. Elle se questionne : le quota est-il un objectif ou une solution ? Doit-il être permanent ou temporaire ? « Je pense que le quota est contre-productif, dit-elle, il n’a qu’un objectif chiffré. »

Géraldine Van Hille prend alors la parole pour parler de chiffres, ceux du CSA. Elle évoque les « personnes perçues comme non blanches » présentes dans le champ médiatique, et celles en situation de handicap, (qui représentent 0.8%). Là encore, les cinq femmes dressent un bilan plutôt pessimiste de la diversité dans le champ journalistique.

Audrey Lebel, elle, est pro-quotas. C’est ce qu’elle appelle un « mal nécessaire ». Ce à quoi elle ajoute que seulement 20% de femmes expertes interviennent dans les médias. Les intervenantes se rejoignent toutes sur un point : un quota n’est que vide de sens si une action forte ne lui emboîte pas le pas. Rien ne sert de mettre à l’écran un « noir » ou un « arabe » si c’est pour simplement l’ériger en porte drapeau. Samira Djouadi l’affirme avec passion « On n’est pas des chiffres. Il faut arrêter de parler de discrimination positive, mais plutôt parler d’action positive. » Pour Nassira El Moaddem : bien plus qu’un recrutement dit « divers », il faut une diversité des idées et des opinions.

Hiérarchie, recrutement et quotas

Au cours de la discussion, les rédactions « monochromes » sont pointées du doigt ainsi que leurs méthodes de sélection. Pour Audrey Lebel, rien ne sert de diversifier l’embauche si ce sont toujours les mêmes aux commandes de celle-ci. « Si au niveau des hiérarchies supérieures ça reste les mêmes élites, ça ne bougera pas, là aussi il faut imposer des quotas » rejoint Nassira El Moaddem. En France, 7 rédacteurs en chef sur 10 sont des hommes. Peu de femmes sont cheffes de rubriques économiques ou politiques. Autour de toutes ces questions de discrimination et de quotas, un élément est soulevé à l’unanimité : la prise de conscience nécessaire des rédacteurs en chef. Géraldine Van Hile évoque la volonté du CSA de diversifier les rédactions, en s’attaquant aux plus hautes instances de celles-ci. Si le conseil supérieur de l’audiovisuel n’a pas de compétences au niveau des ressources humaines, des solutions sont trouvées : « Nous rencontrons les dirigeants de chaînes et écoles de journalisme afin de les inciter à diversifier leurs équipes et à se diversifier eux-mêmes. »

Pour Mai Lam, la solution se trouve directement dans les techniques d’embauche. En changeant les critères de recrutement, en s’attachant à d’autres variables, on ferait tomber le mur bétonné des représentations sociales. Il faut aller au-delà de la diversité, sonder avant tout la motivation et l’envie du prétendant journaliste. Samira Djouadi saute sur l’occasion : « c’est exactement ce que l’on fait avec la fondation TF1. Depuis 10 ans, on recrute avec un CV vidéo. On veut que les prétendants nous prouvent leur envie, on veut de la compétence. Et on se fiche qu’ils soient noirs ou arabes, femmes ou hommes ! »

  Sarah Mannaa

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