[CDE] Séoulitude (3/3) : les jeunes Coréennes coincées entre modernité et tradition familiale

Quand les différences entre les générations sont poussées à leur paroxysme, les femmes souffrent.

Seo-Yeon, 22 ans, a les yeux rivés sur le chèque de 5.000.000 ₩ (3.270 €) donné par ses parents, il y a un an, pour se faire reconstruire l’hymen. Depuis lors, elle le garde dans son porte-monnaie. Son gynécologue n’a pas respecté le secret professionnel. « Il a appelé mes parents et leur a dit que je n’étais plus vierge. Ça les a vraiment énervés et déçus », se rappelle l’étudiante en littérature. « Ils n’ont même pas essayé de me parler, ils m’ont juste donné un chèque pour aller à la clinique et qu’un chirurgien m’opère. »

« Mes parents ne conçoivent pas qu’on puisse avoir des relations sexuelles avant le mariage. Pour eux, les filles à qui ça arrive sont des filles qui ne savent pas se tenir en société. C’est stupide. De la stupidité à l’état pur… Rien que d’y penser me met en colère », fulmine Seo-Yeon. Elle est convaincue que si ses parents condamnent ce type de rapport, c’est parce que quand ils avaient son âge, la virginité était ce qui faisait la valeur d’une femme. « Ils sont comme ça parce que leur vision des choses n’a pas évolué avec la société dans laquelle ils vivent », justifie-t-elle.

Un fossé creusé par une croissance galopante

Ces dernières décennies, d’énormes transformations structurelles ont eu lieu en Corée du Sud. Au début des années soixante, le pays était pauvre, le taux de chômage était élevé et la Nation ne recevait que très peu d’aide des États-Unis. Mais Séoul a fini par normaliser ses relations avec le Japon. Pour les en remercier, les USA ont versé 800 millions de dollars (env. 749 millions d’euros). Mais ce n’est pas tout : de nombreuses autres récompenses financières ont suivi. Cette fois parce que des soldats coréens avaient été envoyés au Vietnam aux côtés des troupes américaines. Ces rémunérations ont mené à un développement économique fulgurant, qui a lui-même abouti à une urbanisation très rapide.

Ces mutations ont également entraîné des changements considérables sur l’attitude des nouvelles générations, creusant ainsi un fossé entre leur représentation du monde, leurs valeurs et celles de leurs parents. In-Young Lee, une jeune femme de Busan, mégalopole du sud du pays, estime que cet écart est apparu en raison de la rapidité avec laquelle les choses ont changé. Aujourd’hui, elle peine à trouver un équilibre car les valeurs des deux générations, plutôt que de converger, « sont conflictuelles ».

In-Young Lee est loin d’être la seule à éprouver une telle difficulté. Les jeunes femmes d’une vingtaine d’années font toutes face à un réel combat intérieur : vivre selon les valeurs que leurs parents leur ont inculqué et selon les attentes de ces derniers, ou vivre leur vie comme elles l’entendent, en phase avec la société.

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Rho Sorim, étudiante à l’université d’Ewha: « Ma génération a l’occasion de voyager, de rencontrer plus de cultures que les précédentes et ça suffit à faire une énorme différence ». (Crédits: Eloïse Roulette)

 

« Il est temps que ça change ! »

« J’avais et j’ai toujours peur de décevoir mes parents, mais c’est plus une réaction instinctive dérivée de la relation parents-enfants », confie Rho Sorim, une étudiante d’Ewha. Elle admet que sa vie sexuelle rendrait ses parents « très mal à l’aise », mais souligne que le mode de vie de sa génération et leur manière de gérer leur vie ne devraient pas être influencée par les rêves de leurs parents.

« Ma génération a l’occasion de voyager, de rencontrer plus de cultures que les précédentes et ça suffit à faire une énorme différence. Il y a les développements technologiques aussi : Facebook, Instagram et Tumblr nous permettent d’entrevoir d’autres perspectives, d’y réagir, de partager avec des gens du bout du monde », commente Rho.

Joohee Kim, âgée de 19 ans, soutient que la (mé)compréhension de la « théorie des genres » est la raison de cette divergence de points de vue. « Je connais beaucoup de femmes coréennes qui sont encore coincées dans la représentation traditionnelle de la gent féminine. Mais beaucoup de mes amies et moi, on éprouve un sentiment d’injustice de dingue. Il y a mille fois trop de préjugés sur les femmes en Corée, encore aujourd’hui. On veut que ça change. Il est temps que ça change ! » revendique Kim.

« C’est ma vie »

Joohee est la seule fille que j’ai interviewée qui prétend parler ouvertement de rapports sexuels avec ses parents. Elle sait qu’ils ne partageront jamais la même opinion, et par conséquent, elle ne pense pas qu’elle devrait se sentir coupable de faire ses propres choix. « C’est ma vie, je sais que suivre les attentes de mes parents rendrait ma vie et la leur misérables, et ils le savent aussi. Même quand ils estiment que leur opinion est juste et que je pense différemment, je suis désolée pour eux, mais je ne me sens pas mal pour autant. »

Sa position me rassure un peu. Peut-être que c’est son âge qui fait la différence. Peut-être que les choses sont déjà en train de changer. Petit à petit.

Eloïse Roulette

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