RIG Turquie #4 : une « délaïcisation » en guise de retour aux sources

A l’approche du referendum sur les pouvoirs accordés à Erdogan, la question de la laïcité n’est plus au coeur des débats. Pourtant, le chef de l’Etat est à l’origine même du retour aux traditions religieuses dans la société. Insidieusement, l’islam reprend la place qu’elle occupait autrefois, loin des valeurs de la République instaurées en 1924.

Le hijab entoure le visage de plus en plus de femmes en Turquie et cache pudiquement leurs cheveux. Le port du voile est une question qui a toujours suscité débats et controverses. Surtout en Turquie, où il a été prohibé à la proclamation de la République suivant son principe de laïcité. Soit depuis 1923. Au nom de l’égalité hommes-femmes, ces dernières devraient se découvrir dans les lieux publics, bâtiments scolaires, administratifs et lieu de travail. Sauf qu’aujourd’hui, le voile peut être porté librement dans ces mêmes établissements. Y compris dans l’armée, suite à la dernière réforme en date, instaurée par Recep Tayyip Erdogan le 23 février.

C’est d’ailleurs le président truc qui est à l’origine de cette restauration. Chef du parti de l’AKP (parti de la justice et du développement), Erdogan est arrivé au pouvoir en 2002 en critiquant la Constitution. La raison même de son élection. « Aujourd’hui c’est le jour où la Turquie renait de ses cendres pour former la nouvelle Turquie » avait-il clamé devant la foule électrice en 2014. Pour cette « nouvelle Turquie », un objectif : aller à l’encontre des principes instaurés depuis la république, jugés trop vieux pour le président. Tandis que certains l’accusent d’islamiser le pays, lui défend que c’est simplement un « retour aux valeurs turques » (lien).

Outre la levée de l’interdiction du voile, la restriction de vente d’alcool fait aussi débat. En 2013, l’AKP gagne la bataille de la diabolisation de l’alcool. Le président avait scandé : « Dans les premières années de la République, une boisson alcoolisée comme la bière a malheureusement été présentée comme une boisson populaire turque. Mais notre boisson nationale, c’est l’ayran.» L’ayran est une boisson à base de yaourt, non alcoolisée. Désormais, boire de l’alcool se fait discrètement. Tout comme revendiquer ses libertés.

L’héritage d’Atatürk 

« Montrons qu’il n’y a aucune différence entre nous et la grande famille des peuples modernes ». En 1923, au sortir de la Grande Guerre, le Général Mustafa Kemal s’inspire des principes du droit européen pour faire de la Turquie un pays libre et laïc. Celui qu’on nomme Atatürk, le père des Turcs, proclame la République et en devient le premier président. Principes visionnaires et occidentalisation sont au coeur de ce nouveau régime qui succède à l’Empire ottoman. L’alphabet latin remplace l’alphabet arabe, l’égalité des sexes est décrétée, la polygamie interdite, le divorce reconnu et les femmes sont autorisées à voter en 1934, soit 11 ans avant les citoyennes françaises. Mais la plus importante des lois : la laïcité. Mustafa Kémal l’inscrit dans la Constitution le 10 avril 1928, alors que 99% de la population est musulmane. Il en fait ainsi la base fondamentale de la nouvelle Turquie, désormais seul pays musulman laïc. L’idée est de ne plus faire interférer la religion dans les affaires publiques. La Constitution prend d’ailleurs soin de préciser qu’aucune réforme d’inspiration religieuse ne peut être imposée. Un principe qui a survécu scrupuleusement, jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan en 2002.

En fait, la Turquie est laïque depuis 1928. Pour autant, il n’y a jamais eu de séparation entre la religion et l’Etat. Ce dernier gère et finance les mosquées, à travers le Diyanet (administration dite Présidence des affaires religieuses). Les imams sont donc des fonctionnaires. Mais seul le culte sunnite, majoritaire, bénéficie de ces avantages pécuniaires. Les autres courants religieux, comme les Alévis et les chiites, sont traités différemment. C’est ainsi que la Turquie compte 100.000 fonctionnaires en 2013 et que le budget alloué à la religion en 2016 s’élève à 6,5 milliards de livres turques (environ 1,9 milliard d’euros). Un montant multiplié par onze depuis l’arrivée au pouvoir d’Erdogan. De plus, la fonction publique tend à être investie par des fonctionnaires issus des facultés de théologie, ou des lycées religieux. Preuve de la volonté du président de redonner une place centrale à l’islam.

La laïcité, un coup d’Etat militaire 

La Turquie a toujours été majoritairement musulmane. Pour certains, la laïcité a été imposée par le pouvoir sans prendre en compte l’avis du peuple. Elle résulte en effet de décisions militaires successives : celles du général Kemal Ataturk, d’abord, puis celles issues de la révision de la Constitution par l’armée après le coup d’Etat de 1980, menant à la Constitution actuellement en vigueur. L’article 24 y stipule que « Chacun possède la liberté de conscience, de croyance et de conviction religieuses ». Mais aussi que « L’enseignement de la culture religieuse et de la morale figure parmi les cours obligatoires dispensés dans les établissements scolaires du primaire et du secondaire. ». Ces cours coraniques sont censés stopper la monter du communisme. L’armée est l’institution la plus proche de l’héritage kémaliste. Elle joue un rôle primordial dans la protection de la laïcité. D’ailleurs, elle s’impose et amorce des coups d’Etat lors d’écarts de conduite des dirigeants. Certains dénoncent même le rôle excessif de l’armée dans la politique.

Les citoyens sont très attachés à leurs convictions religieuses. D’où le fait qu’il n’y ait pas, ou plus, d’opposition particulière aux réformes adoptées par Recep Tayyip Erdogan. Comme le note justement Quentin Raverdy, correspondant en Turquie pour Le Point la révision des principes de laïcité est simplement « une remise à niveau de ce qui leur avait été interdit de faire », un droit  légitime pour les partisans de l’AKP.

En revanche, les opposants au parti parlent de « délaïcisation » de la société qui façonne une nouvelle identité turque. Elle éloigne progressivement l’entrée en Europe de la Turquie pour la rapprocher du Moyen-Orient. En ce sens, l’imminence du référendum, sur la question du renforcement du pouvoir d’Erdogan, risque de mettre à mal de nombreux principes républicains. La laïcité restera présente dans la Constitution mais de nombreux textes de lois pourront l’affaiblir. Au bonheur des uns, au grand dam des autres.

Maïlys Belliot

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