RIG Turquie #5 : les Kurdes, meilleurs ennemis d’Erdogan

Minorité tantôt bafouée, tantôt séduite par le président Erdogan, les Kurdes restent en marge de la société turque. A l’approche du référendum sur le renforcement des pouvoirs présidentiels du 16 avril prochain, leur vote risque d’être décisif. Retour sur les tribulations d’un peuple incompris.

En Turquie, la question kurde est au cœur de la vie publique depuis bientôt quarante ans. Les Kurdes, peuple du sud-est de la Turquie, représentent actuellement 20% de la population du pays. Leurs principales revendications ? Le droit à une multi-culturalité en Turquie, la reconnaissance de leur identité et le droit à une autodétermination locale. Ces droits sont étouffés dès le début du XXème siècle par le régime de Mustapha Kemal Ataturk, père fondateur de la nation turque. Historiquement, les Turcs ont donc appris à construire leur identité et leur histoire commune dans le rejet et la négation d’une identité kurde. Face à cette répression souvent violente et au silence de l’Etat turc, les Kurdes ont appris à s’organiser, politiquement et militairement, afin de faire entendre une voix qui se perdait jusque-là dans les méandres de l’Euphrate. Sur le plan politique, le HDP (Parti démocratique des peuples) s’est constitué comme le principal parti politique pro-Kurde, positionné très à gauche sur l’échiquier politique d’une Turquie gouvernée actuellement par les conservateurs nationalistes de l’AKP et leur président Recep Tayyip Erdogan. Le Parti des travailleurs kurdes, organisation para-militaire plus connue sous le nom de PKK, organise depuis 1984 une lutte par les armes et perpètre des attentats réguliers en Turquie. Depuis 2008, le PKK est classé sur la liste des Organisations terroristes par l’Union Européenne.

Les principales villes et leurs votes aux dernières législatives.

La presse pro-kurde réduite au silence

« Il faut bien se dire que l’Etat turc est en guerre contre les Kurdes, et une période de guerre n’est jamais propice au travail des journalistes. Les journalistes kurdes ne peuvent plus travailler, ils sont soit licenciés soit emprisonnés » explique Raphaël Lebrujah, journaliste français se rendant régulièrement dans la région de Diyarbakir, « capitale » kurde de Turquie. En effet, la plupart des journalistes kurdes ont été frappés de plein fouet par la purge entreprise par le régime d’Erdogan. Les médias pro-kurdes sont aujourd’hui contraints de s’expatrier et de diffuser leur information depuis l’étranger, comme le fait le quotidien Yeni Özgür Politika, basé en Allemagne. Maxime Azadi, journaliste franco-kurde, dirige l’agence Firat News Agency  (ANF), fondée en 2005 à Amsterdam au Pays-Bas. Il tient par ailleurs un blog dédié au sujet sur Mediapart intitulé « Au-delà de l’information ». En décembre 2016, celui qui a choisi « Azadi » (« liberté » en Kurde) comme nom d’emprunt pour des raisons de sécurité, est arrêté par la police belge à la demande de la Turquie. Il sera détenu 14 jours en prison avant d’être finalement libéré. Ankara, qui considère son activité de journaliste comme du terrorisme a ordonné plusieurs enquêtes à son sujet depuis 2011. Pour lui, dans un tel contexte le journalisme kurde se doit d’être partial et militant : « face à l’injustice le journalisme ou le journaliste ne peut se cacher derrière l’objectivité. Il y a une responsabilité et un devoir qui lui incombent comme tout autre citoyen qui lutte pour la liberté et la démocratie. Dans la Turquie actuelle, un journaliste ne peut pas être neutre. Il est soit avec le régime soit contre, c’est ce qui est imposé par le régime. »

 

Raphaël Lebrujah raconte son expérience de journaliste dans les régions Kurdes de Turquie.

 

Un peuple kurde en pleine fracture

Dans ce climat délétère à son égard, la population Kurde est fracturée. En 2002 l’AKP d’Erdogan obtient la majorité à l’Assemblée, grâce notamment au vote… des Kurdes. La situation peut sembler paradoxale, elle est pourtant compréhensible. A la suite de la répression sanglante subie par les Kurdes durant les années 1990, Erdogan se pose en rassembleur, prône l’unité de la Turquie et dans une fraternité apparente assure qu’il y a une place pour le peuple kurde. Les actes ne suivront pas. Erdogan prend vite pour habitude de gouverner par la peur et pour cela il lui faut un bouc émissaire. Les actions terroristes du PKK envers des civils turcs sont une aubaine pour désigner les pro-Kurdes, très critiques envers les tendances autoritaires d’Erdogan, comme ennemis intérieurs. Et par conséquent, de légitimer leur répression. Pour Raphaël Lebrujah, cette tendance est symptomatique de la manière dont Erdogan règne sur la Turquie : « Quand on veut accuser un Turc on dit qu’il est Gulleniste, quand un Kurde dérange on dit qu’il est du PKK, c’est très pratique comme méthode d’autant plus que c’est extrêmement difficile à prouver, ça renforce le fait que potentiellement tout le monde peut être un ennemi intérieur s’il ne marche pas de façon rangée derrière Erdogan »

Un électorat déterminant à l’approche du référendum

Pourtant, une part importante des Kurdes, se place encore aujourd’hui du côté d’Erdogan. « Erdogan et l’AKP font la distinction entre le PKK dont ils considèrent qu’ils ne représentent pas les Kurdes et les Kurdes conservateurs, compatibles avec son projet pour la Turquie » éclaircit Allan Kaval, journaliste spécialiste de la question kurde. Une grande partie des Kurdes, traditionnels, religieux et conservateurs, sont très réceptifs au discours du chef de l’Etat. « C’est d’autant plus vrai que le mouvement pro-kurde, de nature progressiste et révolutionnaire a pu s’opposer aux fondements les plus conservateurs de la société kurde » poursuit Allan Kaval. Le 16 avril aura lieu le référendum sur le renforcement des pouvoirs présidentiels. Erdogan ambitionne ainsi de réviser la Constitution pour asseoir encore plus son pouvoir au sein des institutions turques.

 

 

L’issue du vote du 16 avril est incertaine et Erdogan va devoir une nouvelle fois compter sur la frange conservatrice kurde qu’il a d’ores et déjà désignée comme une cible électorale essentielle. Pour cela il a déjà promis de gros investissement dans les régions Kurdes si le « oui » l’emporte. Mais le vote des kurdes est difficilement prévisible. Pourtant Maxime Azadi l’assure, « si le « Oui » l’emporte, Erdogan continuera de museler l’opposition et toutes les voix critiques, jusqu’à les réduire au silence absolu. Cela risque fortement de plonger le pays dans une guerre civile, car la société est plus polarisée que jamais. » Dans un peu plus d’une semaine le peuple turc dans son ensemble aura fait son choix, une chose est sûre, la Turquie est aux abords d’un virage historique.

Léo Parmentier

Publicités